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Réflexions, analyses et écrits divers

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Qu’est-ce que la géographie ?

20 février 2026
Qu’est-ce que la géographie ?

Aujourd'hui j'ai envie de vous proposer une définition courte mais concrète de cette discipline qui est la mienne et que j’aime tant, ainsi qu’un rapide retour sur son histoire et certaines de ses caractéristiques les plus importantes.

Souvent, on me demande ce qu'est la géographie à proprement parler et en quoi elle consiste. C'est vrai que cette discipline a la particularité d'être en même temps pratiquée de façon « naturelle » et presque inconsciente par tout un chacun dans son quotidien – c'est ce qu'on appelle les savoirs géographiques, j’y reviendrai – et de constituer aussi un ensemble de « sciences géographiques » à part entière, lesquelles consistent à savoir penser l'espace. Une autre façon de le dire est qu’en même temps que tout le monde a vaguement une idée de ce qu’est la géographie, sa pratique et ses champs d’application demeurent, eux, assez abstraits et flous pour beaucoup. Pourtant, ils sont aujourd’hui particulièrement adéquats pour appréhender les problématiques diverses et variées auxquelles nous faisons face. Alors, comment définit-on ces sciences et les pratique-t-on, et surtout, en quoi sont-elles utiles et nécessaires ?

Personnellement, j’embrasse la définition qu’en donne le géographe français Christophe Grenier qui, en partant d’une interprétation étymologique du terme, la décrit comme « une science qui étudie, à travers l’analyse de leur localisation, les graphies – ou empreintes — que divers acteurs – populations, sociétés, États, etc. — tracent sur la Terre, Géo. En produisant, organisant et aménageant l’espace à diverses échelles, ces acteurs transforment les écosystèmes, constituent leurs environnements et construisent ainsi leurs géographies, qui agissent en retour sur le fonctionnement et l’histoire des acteurs qui les créent. (Grenier, 2019 : 60).

La spécificité de l’approche de cette discipline réside dans l’analyse spatiale qui « pose la question du ‘où ?’, à partir de laquelle elle déroule une longue série de questionnements sociospatiaux » qui ont pour but d’expliquer les « configurations récurrentes [de l’espace], les processus de leur mise en place et de leur évolution » (Bavoux, 2009 : 158). Cette science des interactions spatiales applique ainsi « le principe de F. Hegel selon lequel la principale propriété d’une chose est ses rapports avec les autres choses » et fait « l’hypothèse que les caractères d’un lieu et de l’activité humaine qui s’y déroule dépendent, au moins partiellement, de sa situation dans l’espace, parce que celle-ci, loin d’être neutre, exerce ses influences, distribue ses faveurs et impose ses contraintes, voire ses interdits » (ibid. : 159) (Dacquet, 2022 : 3).

Avant même d’être une science à proprement parler, la géographie consiste avant tout en des savoirs ancestraux et communs à l’ensemble de l’humanité. Ils sont communs, car de tout temps et partout sur la Terre, les humains se sont abrités, ont produit leur alimentation et se sont déplacés. Ces savoirs sont donc basés sur la connaissance et la compréhension de l’environnement et informent un « genre de vie », c’est-à-dire l’ensemble des éléments matériels qui assurent l’existence d’une population, que l’on peut également définir comme un « assemblage de techniques ». Chaque population possède son propre savoir géographique, lequel est vital et précis, particulièrement pour les peuples de chasseurs-cueilleurs (pour les sociétés sédentarisées également, mais de manière différente). C’est notamment ce qui explique que le temps et l’espace se mesurent de manière variable d’un peuple à l’autre.

Il existe deux types de savoirs géographiques : fondamentaux et stratégiques. Les premiers sont partagés par toute la population et relatifs à l’entretien de l’existence d’un groupe humain sur son territoire. Ils sont donc très liés au milieu. Les seconds constituent un savoir réservé à certaines personnes et des groupes sociaux spécifiques, et confèrent un pouvoir à leurs détenteurs. Ils concernent tout ce qui est lié à la guerre, l’économie et la politique. Aujourd’hui, ces savoirs géographiques ont tendance à s’uniformiser et à dépérir (cf. : érosion de la diversité culturelle).

D’un point de vue historique, en Europe, l’émergence d’une géographie scientifique remonte à l’antiquité grecque (qui, de façon générale, sont considérés comme les fondateurs des sciences théoriques). Si Hérodote est le premier géographe « de terrain » connu et le plus emblématique, c’est à Ératosthène que l’on doit le terme de géographie, qu’il utilise pour décrire le monde conquis par Alexandre. Il est le premier à avoir mesuré la circonférence du globe.

C’est à cette époque que la science géographique se scinde en trois approches scientifiques distinctes, lesquelles demeurent fondamentales dans la discipline à ce jour – et constituent souvent des champs de spécialisation, ce pour quoi nous parlons désormais généralement de « sciences géographiques » au pluriel. Ces approches sont :

1) L’observation, la description et le recensement de faits géographiques, ce qui a une finalité géopolitique. C’est-à-dire qu’il s’agit d’un savoir géographique stratégique qui mène à une analyse de situation.

2) La mesure et la localisation par position qui résulte en la cartographie et permet de définir des zonalités.

3) L’étude des relations entre les sociétés et leurs environnements (que l’on désigne par le vocable « milieu ») : comment elles les modifient et comment ceux-ci agissent-ils sur elles en retour. C’est-à-dire leurs interactions entre une société et son environnement. C’est ce à quoi nous référons lorsque l’on parle d’analyse du milieu géographique.

En plus de cela, trois idées dominent la géographie grecque et traversent l’histoire de la discipline : l’harmonie de la nature, la considération de la Terre comme totalité et demeure des humains (écoumène) ; l’influence de l’environnement sur l’espèce humaine et les sociétés ; et enfin l’action des sociétés sur l’environnement. La comparaison des lieux et régions selon leurs positions et situations respectives est donc au cœur de l’analyse géographique.

Cette discipline a depuis évolué à maintes reprises, notamment au Moyen Âge, même si, à cette époque, il serait plus juste de parler de « dévolution », comme on entre alors dans une période d’obscurantisme due à la main mise de la religion sur les intérêts géographiques, et assistons du même coup à une simplification à l’extrême de la carte du monde. Paradoxalement, les croisades permettront cependant une plus grande connaissance géographique.

D’un point de vue épistémologique, la géographie va surtout changer à partir du XVe siècle, au gré des voyages d’exploration et des grandes « découvertes » d’autres continents par les Européens, puis au cours des « Lumières » au XVIIIe siècle. Je ne vais pas ici en donner le détail, mais ce sont des périodes qui attestent de grands changements de paradigmes, en particulier au sein des sociétés occidentales dans lesquelles la corrélation entre modernité, science et « progrès » va avoir une influence majeure sur le développement de la géographie en tant que science.2

Aujourd’hui, il existe deux grandes branches de la géographie : celle dite « physique », qui se concentre uniquement sur les milieux naturels et les analyse à des échelles de temps qui dépassent très largement l’existence de l’humanité (géomorphologie, géologie etc.) ; et celle dite « humaine » (géographie culturelle et sociale, géopolitique etc.) qui porte sur ces fameuses interactions entre les humains et leurs « milieux ».

Au vu de ce qui a été dit, on comprend que ces sciences géographiques aident à questionner notre rapport à l’espace, à l’altérité, à la nature et donc à l’univers et à nous-mêmes. La géographie humaine en particulier me semble pertinente, sinon nécessaire, afin de réfléchir à nos crises et à la façon d’en sortir. Si, on l’aura compris, par essence tout est nécessairement géographique, en tant que prisme par lequel explorer notre rapport au monde et notre situation dans le cosmos, elle est une science sensible au service du vivant.

Je suis convaincu qu’elle constitue ainsi une modalité d’approche et de compréhension des phénomènes qui ne se limite pas au visible et englobe en réalité un champ autrement plus vaste. De fait, elle est une science d’exploration, mais à mes yeux, aussi d’introspection. Dès lors, la géographie me semble propice à guérir nos liens meurtris et abimés par des centaines d'années de mise à distance du vivant par notre arrogance anthropocentrique, de même que les maux qui en découlent. Elle est simultanément savoir-faire et « faire savoir », porteuse d’une sagesse née de l’expérience et de la compréhension de ce que l’on est et de ce qui nous fait et nous porte.

© Benjamin Dacquet

Beaucoup des éléments mentionnés ici proviennent de prise de notes du cours de Christophe Grenier sur l’épistologie de la géographie, donné en troisième année de premier cycle à l’Université de Nantes.

Source photo : http://flavorofsandiego.com/carte-historique-du-monde.html

Bibliographie

BAVOUX, Jean-Jacques (2009) La géographie, Paris, Armand Colin.

DACQUET, Benjamin (2022) Des territoires dans le territoire : portrait géohistorique de l’implantation des réserves autochtones au Québec. Mémoire de maitrise, Université Laval.

GRENIER, Christophe (2019) De la géographie de la mondialisation à la mondialisation géographique. Annales de géographie, vol.726, n°2, 58‑80.

La morsure du Castor

22 février 2026
La morsure du Castor

Chose promise, chose due : à la veille d’une nouvelle traversée canadienne et en vue de conjurer le mauvais sort et de prévenir toute récidive hostile de la part de cet animal à longues dents, je partage finalement ici l’entrée de journal de ce funeste jour où je me suis fait mordre par un castor sur l’Alaska highway (Trve story).

30.06.23 – 12e jour – Fort Nelson (BC)

Aujourd’hui, fait peu ordinaire, je me suis fait mordre par un castor que je tentais pourtant de sauver d’une mort plus ou moins certaine. Je suspecte cet individu dodu – mais vraisemblablement dépourvu de toute conscience de l’effet qu’un camion lancé à 110km/ heure pourrait avoir sur sa personne – d’avoir cherché à se venger de mon obstination à vouloir le faire déguerpir manu militari de la chaussée. Résultat, la bête, après s’être gonflée et hérissée tout en percutant l’asphalte de sa queue d’un air martial, crut bon de me mordre la jambe dans ce qui fut l’un des mouvements les plus vifs que j’ai pu observer au cours de ma vie. Personne ne m’avait prévenu de la vélocité de ce rongeur que je prenais à tort pour un être paisible et peu loquace. Pendant ce temps-là, Ellia, ma jeune chienne pour qui la notion de discrétion face à la faune sauvage constitue une abstraction des plus théoriques, s’obstinait depuis la voiture à aboyer contre le malheureux. J’ai d’abord pensé qu’il avait seulement déchiré mon pantalon et me suis obstiné à l’éloigner de la route, tandis qu’Ellia sautait au même moment par la fenêtre du van afin de venir en découdre avec cet animal. Il faut dire qu’elle avait mangé le crâne d’un de ses congénères mort un peu plus tôt dans la journée – et semblait déterminée à recommencer. Sauf qu’entre un castor mort et un castor vivant, il y a une sacrée différence, dont a priori j’ai fait les frais (à tous les sens du terme d’ailleurs).

De retour dans le van, chacun ayant retrouvé sa place, je me rends compte qu’il y a pas mal de sang qui goutte sur mon pantalon et décide donc de relever celui-ci. Je réalise soudainement l’exactitude de l’observation éthologique post-mortem effectuée quelques heures plus tôt, à savoir qu’un castor dispose d’une sacrée paire de dents. À tout le moins, assez pour te faire une entaille de 5cm avec la peau entièrement retournée (mais au demeurant, qu’attendre d’autre d’un individu qui dévoue sa vie à construire des barrages et se nourri de troncs d’arbres ?). N’ayant rien pour désinfecter sinon une solution saline d’ordinaire destinée à des contrées plus nasales de l’anatomie humaine, je m’y adonne à cœur joie en me disant que bon, l’eau de mer devrait laver les vicissitudes de cette créature d’eau douce. Au bout d’une quinzaine de minutes, je songe qu’il serait bien d’entreprendre quelque chose de plus sérieux en l’affaire, mes pensées dérivant alors dangereusement vers des métamorphoses kafkaïennes des plus troublantes. [plus tard, j’ai réussi à faire croire à Nico que depuis la morsure, je rêvais d’étangs et de troncs d’arbres et me réveillais avec un drôle de goût de lichen dans la bouche. Personne au demeurant plutôt rationnelle, il a établi sa défense sur un « bah, j’me suis dit, c’est Ben, les animaux, le cosmos tout ça »].

Il se trouve que j’ai la chance d’arriver précisément dans la seule ville qui dispose d’un hôpital dans les environs – enfin, j’aurais pu m’arrêter à « seule ville », car sur l’Alaska Highway où 180km peuvent séparer une pompe à essence de la suivante, une agglomération est une chose rare. Lorsque je m’y rends et que l’on m’annonce le prix, je prends la tangente en décidant de me réparer tout ça moi-même (la super glue est notre amie). Visiblement le pharmacien ne partage pas mon avis et insiste pour que je retourne à l’hôpital, genre plutôt rapidement. Comprenez-moi bien, en soi j’ai une assurance, mais s’il est bien une chose qui m’inquiète davantage et m’est plus douloureuse qu’une morsure de castor roulant des mécaniques sur l’autoroute, c’est bien les assurances et la paperasse. Bref, je me laisse tout de même convaincre, question de laisser Kafka au placard. Il se trouve que le médecin, un Irakien d’une quarantaine d’années arrivé à Calgary en 2013, est un type super et on sympathise pendant qu’il me recoud tout ça (4 petits points et puis s’en vont). Moi qui déteste les hôpitaux, j’en finis par trouver ça plutôt agréable tandis qu’on discute de Jack London et de politique étrangère américaine. En prime, j’ai le droit au vaccin du tétanos.

Me voilà donc à dormir pas loin en contrebas du pont qui jouxte l’entrée de Port Nelson et je me dis que cette journée, commencée à 5h30 dans un coin incroyablement pourri de l’Alberta – plus redneck tu meurs – est décidément assez longue, mais c’est le jeu de la route et voilà déjà quelques années que j’y suis rompu. Au demeurant, tout cela me semble de toute façon mieux valoir que l’état dans lequel je me trouvais lors de la traversée des grandes plaines du Manitoba et de la Saskatchewan quelques jours auparavant. Tu as beau être prévenu et te préparer à passer un certain nombre d’heures à l’horizontale de tout – à commencer de toi-même – ce n’est franchement pas évident, surtout lorsque tu es seul à conduire et seul tout court d’ailleurs (ce qui n’est pas tout à fait exact si on compte Ellia, laquelle peine cependant à répondre de façon intelligible à mes questions et autres commentaires, pourtant pas toujours rhétoriques). Tu dois alors choisir entre brancher ta glacière sur l’allume cigare ou bien ton portable pour écouter un peu de musique, avec les écouteurs bien sûr, car cela fait belle lurette que la clim est morte sur ce Mazda de 1991 et qu’avec des chaleurs assommantes pareilles, les vitres baissées ne sont plus une option. La nourriture pour le corps ou pour l’esprit, il semblerait qu’il est des jours où il faut choisir. Qu’à cela ne tienne, j’alterne un peu, mais le téléphone finit toujours par décharger plus vite.

Quoi qu’il en soit, ces fameuses grandes plaines ont tous les défauts que l’on en dit, et je dis ça de façon absolument arbitraire, mais après les états psychologiques dans lesquels elles m’ont fait passer, non seulement je ne me réclame d’aucune impartialité, mais je revendique encore le fait de régler mes comptes à leur endroit.

En passant, je plains sincèrement les jeunes qui y naissent et y grandissent, car ça ne doit vraiment pas être facile tous les jours. Moi qui aime la campagne et l’isolement, il y a ici pourtant quelque chose qui transforme derechef ces deux adjectifs en euphémismes et leur ôte tout leur charme. Une chose qui ne fonctionne pas et ne saurait être satisfaisante, sans compter que je m’y suis battu avec des tiques pendant des jours et des nuits, une des rares bestioles que je tiens véritablement en horreur, très largement à cause de Lyme. Les moustiques, quant à eux, étaient légion en Ontario et sont en grande partie responsables de la nature écourtée de mes nuits, tandis que j’ai perpétré un génocide terrible à leur encontre après les heures diurnes, en témoigne le plafond du van recouvert de petites traces noires / marrons qui nous disent ceci : c’est 1 partout – elles m’ont piqué, je les ai tués, fairplay quoi.

En tout cas, au cours de la traversée de ces 3500 premiers kilomètres à 90-100km/h avant d’arriver en Alberta, j’ai eu tout le loisir de penser, une activité que je pratique déjà ad nauseam sur une base quotidienne, mais qui ce coup-ci a bien failli m’envoyer à l’asile tant le vertige métaphysique a fini par m’arracher toute certitude quant à qui je suis et ce que je fais là – et ici il ne s’agit, j’en ai bien peur, ni d’une métaphore ni d’un trait d’humour. Disons que ma tête est d’ordinaire un lieu peu recommandable pour qui entend avoir la paix – une sorte de manuel antizen quoi – mais là on était carrément rendu sur la brèche. La fatigue très intense des nuits ne dépassant pas 4 heures sur mon petit banc dans le van et les cafés rythmant les journées n’ayant probablement pas aidés, c’est vrai. Mais même pour moi qui côtoie cette boite crânienne sur une base quotidienne – et souvent bien contre mon gré – je vous le dis, c’était alors rendu infréquentable.

À mesure que j’avançais, les publicités sur les bords des routes étaient de plus en plus grandes et semblaient de plus en plus stupides. On y voyait ainsi des messages visant à vendre des trucs pour les voitures ou bien types évangélistes vantant le niveau 0 voire -12 000 de la religion, en annonçant des choses sur Jésus et la vie éternelle à la manière dont on te dirait que tu as gagné une machine à laver – à condition d’acheter un écran plasma au préalable. Sans compter des pubs antiavortement bien sûr, faut ce qu’il faut, la vie c’est sacrée disent les écriteaux, mais apparemment toutes ne se valent pas (le bébé ayant grandi, bon nombre de ceux qui militaient pour empêcher que l’embryon non désiré finisse dans la cuvette acquiesceront pour qu’il parte sur une chaise électrique si cela leur semble justifié, question de timing, j’imagine). J’ai appris dernièrement qu’on appelle « âge de masse » l’âge correspondant à la façon dont on s’adresse à une population lorsqu’elle est réunie en un groupe important. On m’a dit que celle des USA est de moins de neuf ans, il me semble. Ici, si l’on se fit aux publicités en question, on ne volait pas beaucoup plus haut, n’en déplaise aux principaux concernés et cela vient de quelqu’un qui se laisse pourtant aisément régresser à l’enfance lorsque c’est pour la bonne cause. Mais là, on s’adressait à des enfants qui avaient déjà tous les défauts des adultes et qui sans trop s’en rendre compte, en étaient devenus et avaient très probablement eu des enfants à leur tour. Dieu merci, on ne saurait généraliser et étendre ce propos à l’ensemble de la population, même si cette dernière remarque est quelque peu hypocrite certains jours, mais on n’est jamais à l’abri d’un bon contre-exemple, lesquels se tiennent parfois à l’affut, à la manière d’un castor sur une autoroute pour le Yukon.

Le feu, le ciel, les étoiles et la poussière.

28 février 2026
Le feu, le ciel, les étoiles et la poussière.

Texte écrit face à un feu lorsque je campais à Felker Lake (BC) en Juillet 2025. Ensuite reporté à la machine à écrire.

Résister, de Salomé Saqué [Chronique]

22 février 2026
Résister, de Salomé Saqué [Chronique]

Je sais que l’excellent livre Résister de Salomé Saqué a déjà fait couler beaucoup d’encre – à raison – et à vrai dire, ça fait plusieurs semaines que cette chronique traîne sur mon ordinateur. Je rajoute mon grain de sel, car sa lecture m’apparait être plus que jamais d’utilité publique.

En faisant la synthèse des différents aspects de la crise sociale-politique à laquelle nous sommes toutes et tous confronté.es, cet ouvrage transcende les clivages communs d’une façon aussi intelligente qu’intelligible. Je reviens ici sur certaines des idées principales du livre, que j’agrémente de quelques réflexions plus personnelles - et qui n’engagent que moi, évidemment.

Dans Résister (ed. Payot), la journaliste française Salomé Saqué met en lumière les mécanismes de l’opération de désensibilisation au fascisme à laquelle on assiste ces dernières années, en en rappelant les implications à court et long termes. L’émergence d’une pensée néo-libérale – réactionnaire est nourrie depuis une dizaine d’années par un lobbying intensif de la part de ses protagonistes : achat des médias, think tank, propagation massive des théories du complot, saturation de l’espace médiatique, diffusion des idées libertariennes, simplification des faits à outrance, trolls, cyberharcèlement et autres pratiques disruptives sur les réseaux sociaux, etc. A fortiori, en vue de normaliser son action, l’extrême droite insiste constamment sur le fait qu’ « extrême », elle ne l’est pas, précisément. En effet, elle a compris que pour gagner cette bataille culturelle, elle doit apparaître comme une réponse viable et somme toute mesurée aux maux du monde contemporain (ou ce qu’elle considère comme tel), tout en dépeignant ses opposant.es comme étant des agents du chaos. La structure sur laquelle repose cette assomption est elle-même biaisée et tout effort à la déconstruire est considéré comme « woke », érigé en idéologie pour l’occasion (du reste, un néologisme qu’aucun de ceux qui en usent à des fins de décrédibilisation ne semble véritablement à même de définir).

Pour cacher leur manque de cohésion et éviter d’avoir à en répondre dans le domaine du débat, ces fascistes 2.0 s’emploient à agir en amont de celui-ci, en préparant un terrain favorable à leur cause (laquelle vise en premier lieu le maintien de leurs privilèges à travers un régime néo-libéral raciste, antisocial et largement misogyne). À l’instar de la novlangue orwellienne, ce renouveau autoritaire agit comme un miroir sur la réalité, en en inversant les valeurs : la liberté de harceler devient la liberté d’expression, les opinions sont traitées à valeur égale des faits avérés (prémunissant ses détracteurs de démontrer la validité de leur pensée par la preuve), le rejet de la démonstration logique se targue de scepticisme, la réaction devient un avis, l’autoritarisme devient la démocratie, le féminisme la misandrie, l’antiracisme du racisme, etc. C’est ce qui amène des multimilliardaires à se prétendre « anti-système » – et un nombre important d’individus à les croire – tandis qu’ils jouissent pleinement dudit système qui a été inventé pour eux et au sein duquel ils entendent bien se maintenir. Ce qu’ils n’aiment pas en revanche, ce sont les rares barrières qui persistent à y restreindre tant bien que mal leur insatiable soif de pouvoir. Dans une société néo-libérale, on se souvient que les sociopathes sont encouragés et souvent récompensés, pour peu qu’ils demeurent présentables (c’est-à-dire en premier lieu riches, puis blancs si possible, puis homme, puis cis, puis hétéro, etc.).

Face à l’envergure et à la complexité de ce couplage néo-libéral, autoritaire et technologique, qui recouvre une dimension quasi métaphysique, le vertige est au rendez-vous. Cependant, après lui vient l’action et avec elle (re)vient le sens. C’est sur celui-ci que l’on doit se focaliser, car véritablement, la pensée d’extrême droite est aliénante pour qui n’est pas rompu à son rejet obsessionnel de l’altérité – fondé en premier lieu sur des représentations que ses partisans confondent avec la réalité, quand bien même une analyse honnête des faits en dément la teneur. Au milieu de tout ça, le pire, nous rappelle Salomé Saqué, demeure l’indifférence. En plus de représenter le plus grand danger pour l’état de droit, l’indifférence relève aussi d’une position avantagée : le temps que l’impact arrive à nous révèle seulement notre distance avec la ligne de prédation, en d’autres mots, notre degré de privilèges. Ne pas agir face au fascisme, c’est soit naïf, soit une connivence avérée avec son projet. Et ce projet relève d’une construction normative qui se fait toujours au profit des uns et aux dépens des autres.

La mise en garde est donc là, légitime, brulante, claire et intelligible, à chacun.e d’en prendre compte : s’il a changé ses apparences, plus en accord avec l’époque, ce fascisme qui ne dit pas son nom en présente bien tous les éléments constitutifs, lesquels tendent à annihiler la diversité des manières d’être au monde pour la remplacer par un capitalisme autoritaire monolithique et prédateur. Les conséquences en sont bien réelles – il suffit d’observer les deux dernières semaines de politique américaine et plus largement les dernières années en Hongrie, Italie, Russie et autres. Face à ce déclin, si l’on veut rester vivants, à tous les sens du terme, on doit résister. Pour ce faire, Salomé Saqué propose plusieurs pistes et idées qui nous permettent de sortir de l’inertie et de protéger ce que l’on a vraisemblablement trop longtemps considéré comme acquis.

Éloge de la différence

22 février 2026
Éloge de la différence

[06.12.23 Pensée du jour]. Réflexion sur la notion de différence, de complémentarité et d’égalité au-delà de la proposition post-moderniste.

La véritable égalité ne peut que s’ériger sur la reconnaissance de nos différences. Dès lors, elle est garante du respect de la diversité et en reconnaît la force essentielle au bon fonctionnement d’une société, d’un monde et des mondes entre eux. Nier les différences entre les êtres au nom qu’elles ne seraient qu’une construction de l’esprit sans prises dans la matière et la réalité biologique du vivant, c’est encore reproduire un biais que l’on entendait défaire (et me semble démontrer ici aussi une arrogance anthropocentrique, qui plus est). C’est là où, à mon avis, la pensée post-moderne, rendue à un certain stade, se confronte à un mur, comme on passe alors d’un déterminisme biologique à un déterminisme social. Si la volonté initiale est louable, le résultat est sensiblement le même. A savoir que d’un côté on justifie les inégalités sociales (d’espèce, de genre, de sexe, de « race », de classe, etc.) au nom de ce qu’elles seraient prétendument « naturelles », sans questionner les vues de l’esprit sur la question et les dynamiques de pouvoir qui l’accompagnent ; de l’autre, on prétend qu’elles ne peuvent exister, car elles seraient bâties sur le seul postulat de différences au demeurant inexistantes.

Or, au même temps que la différence ne devrait jamais être gage d’un classement hiérarchique de la valeur des êtres vivants (ou, chez les humains, des ethnies, des nations, etc.), la vue qui nécessite d’en rejeter la réalité afin d’en promouvoir l’égalité envoie, entre les lignes, le même message que celui qu’elle est censée contrer : que ce qui est différent ne saurait être égal. Dès lors, que la condition sine qua non de l’égalité s’érige sur la similarité plutôt que la complémentarité. Ce sont finalement, les deux faces d’une même pièce de monnaie, et ça trahit un manque de compréhension profond quant à la beauté qui réside dans la notion de complémentarité – ici il s’agit d’une complémentarité multiple que l’on peut observer à différentes échelles, entre les règnes (minéraux, végétaux, animal, humain…), entre les nations, les cultures, les communautés, les individus, etc. Pour le dire autrement, ce n’est pas la différence qui est problématique (elle est neutre en soi), mais bien la façon dont on l’interprète (ce qui est finalement le postulat assez classique et plein de bon sens de l’antiracisme, voir notamment les excellents travaux d’Ibrahim X. Kendi sur la question).

Ainsi, s’il est urgent d’évacuer toute forme de hiérarchisation des différences selon des valeurs arbitraires et néfastes, il ne faut pas la prétendre inexistante, ce sans quoi on en perd la richesse et l’enseignement du même coup. La différence n’implique pas une différence de valeur, mais est garante de diversité, et cette dernière prévient l’appauvrissement des mondes. C’est pourquoi, placer l’emphase sur la richesse du caractère complémentaire de la différence me semble en effet bénéfique en tous points. D’une part, car c’est ce qu’elle m’apparait véritablement être – et si c’est une vue personnelle, elle me semble être des plus défendables ; de l’autre, car en reconnaissant que la présence de ce qui ne m’est pas semblable est bénéfique à tous égards, non pas malgré sa différence mais bien grâce à elle, c’est revenir au centre de la vie, du vivant, et en embrasser la pluralité qui me semble le premier garant de sa beauté. Encore, et surtout, c’est comprendre que si l’autre m’est différent, je lui suis nécessairement aussi, et qu’il n’y n’a aucune raison viable qui saurait justifier que je constitue la norme vis-à-vis de laquelle il serait jugé, ni même que l’inverse.

Ce que les Peuples racines ont à nous dire, de Frédérika Van Ingen [Chronique]

22 février 2026
Ce que les Peuples racines ont à nous dire, de Frédérika Van Ingen [Chronique]

Je viens d’achever le livre de Frederika Van Ingen, Ce que les Peuples racines ont à nous dire (Les liens qui libèrent, 2021). C’est une lecture aussi passionnante qu’enrichissante, mais surtout importante. En réalité, au vu des crises sociales, environnementales, identitaires et spirituelles (c’est-à-dire de sens) que nous traversons et qui sont incontestablement toutes liées, je crois que j’ai même envie de dire « indispensable ». En abordant la notion de guérison depuis le prisme des Premiers Peuples – prismes qui se déclinent au pluriel au demeurant, mais ont tous en commun certaines considérations vis-à-vis de la nature du cosmos et de l’existence qui permettent d’employer ici le singulier – cet ouvrage nous amène à considérer la santé, la guérison, l’écologie, la spiritualité et l’équilibre en résonance les unes avec les autres, de façon autrement plus « large ».

Si nombreuses de ces « notions » ont déjà été traitées, notamment en anthropologie, c’est bien la façon dont elles sont ici articulées et l’important travail de terrain qui vient étayer le propos qui en constituent la force. C’est sensible, intelligent et intelligible. Cela lie de façon juste et précise l’intériorité et le dehors, le visible et l’invisible, le micro et le macro, la conscience et le pratique, le spirituel et le matériel. L’autrice elle-même ne se contente pas d’être observatrice, mais chemine tout au long du livre en conscience en évitant toujours les écueils – qu’ils soient relatifs au scientisme ou au New age – que l’on retrouve trop souvent encore dans des ouvrages sur des thématiques proches ou similaires. Ici bien au contraire, tout est dans la mesure et toujours très ouvert, porteur d’une grande sagesse, au sens véritable du terme. On y apprend beaucoup et avec humilité.

À un moment où l’on a beaucoup trop tendance encore à vouloir répondre à nos crises actuelles (en particulier celle environnementale, mais pas que), en usant du même rapport limité au réel qui l’a engendré – c’est-à-dire une philosophie matérialiste cartésienne et anthropocentrique qui rejette en bloc ce qu’elle ne peut percevoir et expliquer – ce livre permet un repositionnement humble qui ouvre les champs des possibles en réhabilitant les notions de lien, d’intersubjectivité et de conscience comme autant d’éléments centraux à la guérison, tant des individus que des sociétés que de la « nature ».

De surcroit, on y trouve une multitude de considérations pragmatiques qui nous montrent que ces savoirs relatifs à la manière d’être au monde ne constituent en aucun cas une utopie fantasque, mais sont bien une réponse viable et pleine de sens aux dystopies que nous avons créées et dont nous souffrons aujourd’hui plus que jamais. Cela, car « […] depuis des millénaires, les prétendues ‘croyances’ de ces peuples et leurs rituels dénotent en réalité une connaissance profonde, bien plus large que notre psychologie balbutiante, de l’intériorité des humains, de ses mécanismes, des moyens de l’explorer, mais mieux encore, une capacité à la remettre en harmonie avec la grande trame du vivant » (p.234).

Je lis depuis des années sur les sujets qui traversent ce livre. Aujourd’hui, si je dois recommander un ouvrage sur le fait de guérir les individus ou bien « l’environnement » (spoiler : il s’agit de la même chose !), je commencerais sans hésiter par celui-ci. On en ressort revigoré par le sentiment de retrouver du sens et des solutions. Il nous faut plus que jamais savoir se resituer en tant qu’espèce au sein du vivant et y trouver notre juste place. Ce livre nous y aide. Et comme la particularité de la sagesse véritable est de pouvoir s’appliquer à une multitude de champs divers et variés, j’ajouterai que les messages issus de divers peuples qui sont présentés dans ce livre aident de surcroit à décoloniser nos pensées, et donc les géographies.

Pour conclure, je vous partage cette merveilleuse citation du livre (qui n’est pas sans rappeler une certaine citation de feu Timothy Leary chère à mon coeur, sur la vulnérabilité et l’émancipation face à nos « systèmes ») :

« Pour moi, il s’agit aujourd’hui de guérir notre imagination. Parce que notre imagination est malade. On laisse les politiques, les informations, les ordinateurs et ceux qui nous racontent le mythe technologique et financier rêver à notre place. On nous vend du prélevé, du prédésiré, du préfabriqué. L’imagination est un muscle et nous souffrons d’une atrophie du rêve » (p.257).

Prose Spontannée - Yukon 2023

3 mars 2026
Prose Spontannée - Yukon 2023

Le « choc des civilisations », ou comment une théorie aux lacunes importantes en vient à alimenter le prétendu « bien-fondé » des discours issus des droites dures.

22 février 2026
Le « choc des civilisations », ou comment une théorie aux lacunes importantes en vient à alimenter le prétendu « bien-fondé » des discours issus des droites dures.

Ces derniers temps, la thèse du « choc des civilisations » du politologue Samuel Huntington revient beaucoup dans les discours politiques. Initialement présentée dans un article du Foreign Affairs en 1993 puis élaborée en un essai du même nom en 1996, cette thèse controversée n’a cessé de faire couler de l’encre depuis. Elle a particulièrement bonne presse dans les sphères politiques réactionnaires et anti-immigration, qui la présentent souvent comme une analyse anticipée des grands conflits « civilisationnels » à venir – tandis qu’Huntington lui-même admettait que la validité de sa thèse était limitée dans le temps (1996 : 10). Or, au-delà de son caractère subversif, cette thèse est en premier lieu problématique car elle présente des lacunes importantes. Le sujet étant particulièrement dans l’air du temps, je pense que ça vaut le coup de prendre cinq minutes pour y réfléchir. Je vous propose donc d’en déconstruire rapidement quelques-uns des aspects les plus problématiques[1].

Il y a énormément d’axes qui peuvent mettre à mal cette théorie qui présente plusieurs lacunes méthodologiques. Cependant, les plus flagrantes d’entre elles tiennent des postulats initiaux sur lesquels Huntington a élaboré sa théorie. Commençons par le début : toute la thèse du choc des civilisations de Samuel Huntington repose sur l’affirmation que la civilisation est le plus haut niveau d’identification des individus. Or, le premier problème – et le plus déterminant – se situe précisément ici, car cela n’est nullement démontré et encore moins consensuel. La civilisation serait un facteur d’identification plus fort que les nationalismes par exemple ? Les contre-exemples ne manquent pas ! À savoir que l’on se sent la plupart du temps d’abord citoyen de son pays que d’une éventuelle entité supra étatique dans lequel ce pays est inscrit. Par exemple, beaucoup se sentent en premier lieu « Français » plutôt qu’« Européens ». Ironiquement, c’est en général particulièrement vrai des supporters de la thèse d’Huntington, lesquels ont tendance à se situer à droite de l’échiquier politique et octroient une certaine importance à l’identification à l’État-nation dont ils sont issus.

Quand bien même, les neuf « civilisations » que propose Huntington correspondent à un découpage qui lui est propre et n’a rien d’universel, à savoir : la Civilisation chrétienne occidentale ; la Civilisation orthodoxe ; la Civilisation d’Amérique latine ; la Civilisation islamique ; la Civilisation hindouiste ; la Civilisation chinoise ; la Civilisation africaine ; la Civilisation bouddhiste et enfin la Civilisation japonaise, auxquelles il ajoute les « Pays isolés ». De surcroit, ces « civilisations » sont présentées comme des touts cohérents et homogènes lorsque c’est loin d’être le cas en réalité. L’actualité en est d’ailleurs un très bon exemple : dès lors, pourquoi la Russie attaque-t-elle l’Ukraine et soutient les Abkhazes musulmans contre les Géorgiens ? Ou encore, pourquoi l’Iran soutient-elle l’Arménie contre l’Azerbaïdjan ? Ce sont là quelques-uns des multiples exemples qui illustrent la forte hétérogénéité qui prévaut au sein de ces groupes de « civilisations ». Au demeurant, cela contredit qu’elles soient des entités assez unies pour s’engager dans des guerres de grands blocs « civilisationnels », comme le suggère Huntington. En témoignent notamment les nombreuses alliances politiques, militaires et/ou commerciales entre différentes « sous-parties » des désignées « civilisations », lesquelles pèsent très lourd dans la balance (en gros : une alliance de ce type unit davantage deux entités que le seul fait d’appartenir à une même hypothétique civilisation). Bref, on l’aura compris, c’est une vue simplificatrice qui peut être tentante (elle est vendeuse du reste), mais ne résiste pas à la complexité du réel.

Autre fait important : qu’Huntington soutienne que les conflits découlent en premier lieu d’une opposition de culture pose également un problème et pas des moindres. En effet, on sait que les conflits (qu’ils soient civils ou interétatiques) procèdent la majeure partie du temps de représentations et de politique. À savoir que dans les conflits, c’est la perception et le ressenti des belligérants qui prévalent. Le rôle de la culture reste relatif et très difficile à déterminer en tant que tel. Précisons d’entrée que ce n’est nullement une opinion qui me serait propre, mais bien une notion connue et démontrée dans l’analyse géopolitique. C’est un fait sur lequel n’importe quel bon géopoliticien insistera. Ainsi, Huntington spécule sur l’importance supposée d’un facteur qui est au demeurant connu pour peser peu dans la balance, des centaines voire milliers de travaux à l’appui.

Enfin – et c’est crucial de le soulever – Huntington tend à mettre l’emphase sur les éléments qui éloignent plutôt que ceux qui rapprochent. Ici, il insiste beaucoup sur l’opposition supposée de l’Islam et l’Occident par exemple – la religion tient en effet une place très importante dans son essai et a grandement contribué à son succès dans un monde post-bloc soviétique et plus encore à la suite du 11 septembre). Or, il s’agit au demeurant de deux « civilisations du Livre », un fait qui revêt une importance essentielle. À l’opposé, il y a de tels écarts politiques au sein même de l’Amérique latine ou encore de l’Umma musulmane entre les croyants du Moyen-Orient et ceux d’Asie par exemple, qu’il est délicat d’affirmer que ces variations culturelles seront écartées au nom de la religion le cas échéant (religion qui comme toutes les autres, présente en plus de cela un certain nombre de schismes et dogmes distincts qui alimentent à leur tour des tensions et discordes d’ordre politique entre les parties concernées).

Tous ces éléments qui forment la proposition théorique de Samuel Huntington constituent ce qu’on appelle en géopolitique un « forçage » ou « modèle forcé », à savoir, une tentative de simplifier la réalité afin de la faire correspondre à un système théorique qui serait intangible et applicable en tous lieux. Or, il est toujours bon de se rappeler que le réel n’entend pas se faire réduire de la sorte, et que l’on ne peut prétendre répondre à des faits complexes avec de grandes formules « simples ».

Par ailleurs, il peut être bon de préciser que la seule règle de la géopolitique est qu’il n’existe aucune règle immuable à celle-ci : toutes les tentatives de systématisation au sein de cette discipline ont été défaites face au réel. Il n’y a que l’analyse minutieuse qui prévaut, laquelle se réalise en temps réel, au cas par cas. C’est un travail laborieux et qui demande du temps et de la réflexion. Ainsi, lorsque vous entendez des despotes narcissiques parler à la télé et affirmer avec des airs très sûrs que ce qu’ils disent est corroboré par de grandes thèses géopolitiques, un conseil, allez voir les thèses en question et déconstruisez-les au maximum avant d’en tirer une quelconque conclusion.

Bibliographie

Huntington, Samuel P., (1993) The Clash of Civilizations? in Foreign Affairs, vol. 72, no.3, pp. 22–49.

Huntington, Samuel P., (1996) The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, New York, Simon & Schuster.

Hymne végétal

3 mars 2026
Hymne végétal

Composé au Québec au printemps 2023

Périple gonzo pour aller voir Tool jouer à Toronto.

22 février 2026
Périple gonzo pour aller voir Tool jouer à Toronto.

Texte écrit dans un bus au retour de Toronto en novembre 2019.

Faire 30 heures de bus en 3 jours et avec la moitié moins de sommeil – et six escales – pour aller voir Tool jouer à Toronto lundi soir était une excellente idée je dois dire, comme la claque fût au rendez-vous. Je crois qu’à ce niveau on peut davantage parler d’une expérience sensorielle plutôt que d’un concert comme ce qu’il se passe pendant les deux heures de show est si dense et intense que ça a du mal à être complètement assimilé une fois qu’on en ressort, tous les sens étant simultanément saisis et mis à contribution (ouais, même l’odorat parce qu’en Ontario ils semblent indisposés à aller voir un concert – fut-ce quelque chose de la qualité et profondeur de Tool – sans être solidement cramponnés à un truc à manger. Voilà pour les clichés et autres généralités gratuits et méchants, mais fallait pas manger des nachos odorants et croustillants à côté de moi alors que je regarde Tool, bordel). Killing Joke en première partie était évidemment bon, mais le son (notamment la voix) oscillait pas mal et manquait de précision, puis j’étais trop loin pour réussir à véritablement m’y immerger. Tool leur ont assez rapidement succédé et si je ne suis d’ordinaire pas bien fan des grandes salles type stadium, je dois dire que c’est ici un mal nécessaire afin de répondre adéquatement à l’ampleur du show qu’ils présentent (mais quand bien même, moins nécessaire en revanche était de vendre les places à un prix si exorbitant que l’achat a de bonnes chances de générer un blocage de carte de la part de ta banque qui aura pensé qu’on t’a arnaqué depuis un coin obscur du globe en te surtaxant le coût de l’outillage sur une prétendue réparation auto, le tout dans un anglais simple, quoiqu’approximatif). Et pour cause : visuellement c’était surréaliste et minutieusement calibré avec des effets que je ne savais même pas exister (le groupe jouant d’abord derrière une sorte de rideau de perles en arc de cercle gigantesque qui permet aux projections de prendre une ampleur tridimensionnelle, truc qui couplé à la qualité et à la beauté des images en question était assez incroyable). Tout y est passé : des paysages de lave en fusion, des cascades d’eau renversées gigantesques, de la géométrie sacrée, toutes les sortes de textures présentes dans un corps humain, des structures ésotériques, les vieux clips d’Adam Jones, les visuels d’Alex Grey, des effets miroir tellement étranges que tu as l’impression qu’ils sont le triple de musiciens sur scène… Bref, la performance était nikel, mais comment put-il en être autrement, vraiment, lorsque l’on connait l’éthique du groupe en général? La setlist était très bonne (avec une intervention de Roi Robertson de Killing Joke pour le solo de synthé sur Jambi), le son et l’exécution avec et je suis ressorti abasourdi par le tour de force que constitue l’entièreté de la chose et ce malgré le fait que c’est mon troisième concert assis dans ma vie, les deux précédents remontant à mes 12 ans et que je déteste plutôt ça au demeurant.

Voilà donc de quoi justifier de passer 30 heures dans des bus en un si court laps de temps et d’en ressortir aussi fatigué qu’un lémurien heurté par une voiture. Du reste, ça m’a permis de revoir Toronto où je n’étais pas allé depuis 2011 et d’y refaire une razzia de vinyles en bonne et due forme à Rotate This, le meilleur shop de la ville duquel si tu ne fais pas attention, tu as vite fait de ressortir en état d’ascenseur émotionnel : la joie ressentie à la vue des trouvailles que tu tiens dans tes mains laissant trop vite place à un sentiment hébété lorsque tu prends conscience que ton compte en banque a atteint bien plus rapidement que toi le stade de la vacuité. Quoi qu’il en soit, je reviens donc à la maison les bras chargés de belles pièces (Om, Swans, Melvins, Tangerine Dream, DCD, Nick Drake, Chelsea Wolfe…) et j’ai très hâte de les jouer sur la platine. Comme il semble y avoir une règle universelle qui veut que la météo fluctue généralement en la défaveur de ceux qui s’en inquiètent, il a fait ce jour-là un temps incroyablement pourri avec un mélange de neige / grêle / pluie qui n’a pas cessé de la journée, tandis que je quittais Toronto ce matin avec un grand soleil (et un bon -14° ressenti, arrivé sans prévenir lui non plus)…

Depuis, c’est du métro, du tram, du bus, des escales et encore du bus… ah! et un beau couché de soleil sur ma droite au-dessus du paysage enneigé au moment même où j’écris ces lignes depuis mon siège en essayant de faire abstraction des 9 petites heures restantes pour arriver à Québec… (mais je suis plus ou moins immunisé : j’ai passé suffisamment de temps dans des bus autrement moins confortables en Asie pour avoir appris à accepter de ne plus y compter les heures de façon conventionnelle, mais de se satisfaire des kilomètres qui défilent. Leçon qui a d’ailleurs par la suite était soumise à rude épreuve lors d’un trajet en 2016 durant lequel j’ai eu quelques déboires intéressants avec des conducteurs de bus russes ayant réalisé la prouesse de faire un Toulouse – Berlin en 26h30 (ces péripéties étant étroitement liées à des revendeurs de pneus peu scrupuleux, une agence de bus du même acabit et d’autres magouilleurs amateurs de la même trempe, mais c’est une autre histoire).

Le dernier café que j’ai bu est en train de littéralement me flinguer, mais c’était plus ou moins prévisible je dois dire. Ce qui l’était beaucoup moins en revanche, c’était d’être entouré d’un groupe de jeunes témoins de Jéhovah beaucoup plus enthousiastes que moi quant à l’idée d’aller jusqu’à Montréal dans un bus tellement serré que je tape ces lettres sur mon ordinateur d’une façon assez peu conventionnelle. À chaque bus sa spécificité j’imagine, celui d’avant avait un chauffeur qui parlait anglais avec un accent russe digne du meilleur méchant d’un James Bond : le mec t’annonçait un arrêt pour aller pisser d’une façon lente et chirurgicale qui sonnait davantage comme un arrêt de mort. Mais c’était cool (ça m’a fait penser à Lynn SK, je ne sais pas trop pourquoi, enfin probablement que si en fait) et je tiens à souligner que contrairement à son lointain compatriote et collègue susmentionné, il était tout de même assez bon en termes de timing, je lui concèderai ça.

Voilà donc où j’en suis pour le moment et je ne sais, pour l’heure, s’il y aura une suite autre que l’attente à cette histoire qui, en fin de compte, visait surtout à dire ceci : Tool demeure l’un des meilleurs groupes contemporains et les voir en live le confirme en puissance. C’était bien, c’était même très bien. Je me sens chanceux, cela faisait très longtemps que j’y tenais et ma foi, ça en valait bien la peine. Il s’agit maintenant de prendre son mal en patience et pour l’heure, les Dead Moon qui résonnent sur mes oreilles m’y aident beaucoup.

Ode minérale

3 mars 2026
Ode minérale

Composée au Québec au printemps 2023

Et que ceux qui pensent par eux-mêmes viennent.

22 février 2026

Tribune écrite dans le contexte des réformes universitaires de 2018, dites Loi ORE, et des mouvements sociaux qu’a généré son opposition.

« La liberté c’est le droit de dire aux gens ce qu’ils ne veulent pas entendre » George Orwell.

J’ai toujours pensé qu’écrire doit se faire dans l’urgence, dans une nécessité absolue que quelque chose doit sortir tant la place qu’il occupe à l’intérieur de soi est abrasive. Aujourd’hui je n’en sais rien, cela équivaudrait davantage à de la lassitude voire de la déception (terme que j’utilise au demeurant avec grande précaution). Je crains que trop rares sont les âmes avec lesquelles la mienne semble s’accorder. D’un bout à l’autre de la pensée humaine, nous ne sommes jamais à l’abri de tomber sur un discours confortable et satisfait. Impossible d’y échapper et pour cause, la pensée humaine est dense et naviguer à travers cet océan de nerfs et d’ambivalence est un exercice de chaque instant.

« De tout temps il y eut des hommes libres, des contemplateurs de la loi, des hommes vivant sans maître de par le droit primordial de leur existence et de leur pensée. » Elisée Reclus

Si Elisée Reclus évoque ici le type d’esprit que je chéris le plus, vous comprendrez alors à la lecture de ce qui suit pourquoi je me trouve actuellement dans un tel désarroi. Au final, nous voyons les mêmes choses se répéter et cela devient pathétique à mesure que l’on prend du recul sur celles-ci. Alors, si véritablement la réflexion est toujours de mise et l’expression de la dissidence au sein d’un mouvement perçue comme favorable à celui-ci, en ce sens qu’elle le fait avancer, j’aimerais dire ce qui suit. Je décrie aujourd’hui la binarité d’esprit de quelques-uns qui se sont emparés d’un mouvement social au nom d’eux-mêmes et pour satisfaire leur urgence d’exister, reproduisant de ce fait ce même schéma contre lequel ils affirment lutter. Celui de la hiérarchie et d’une forme de privilège dans la posture qui fait que tout ce qui rentre en opposition à leur pensée est nécessairement (automatiquement ?) condamné et raillé. Et quelle position confortable est-ce là. Certains font seulement l’expérience de la galvanisation collective à travers le prisme politique et on peut les comprendre, à l’heure où notre société a tant de mal à générer de la cohésion et de l’entente commune. Mais il semblerait qu’une fois encore la manière la plus aisée de se concilier et de s’unir figure davantage dans l’opposition à un même dénominateur commun qu’à une volonté véritable de construire ensemble. Sinon, comment expliquer cette simplification extrême de la pensée à laquelle on assiste et qui semble tellement éprise d’elle-même qu’elle en oublie jusqu’au fait qu’elle n’est pas seule ? Entendons-nous bien, je ne reproche en rien à certains d’être radicaux, je leur reproche le fait de ne pas l’être complètement. Et chacun de mes mots est ici dûment choisi. L’autonomie relève à mon sens d’une bien plus grande exigence envers soi-même et autrui que ce à quoi on assiste actuellement à la faculté de Nantes. Quelques-uns des graff sur les murs en attestent, cette « insurrection par la punchline » trahit l’affinité de certains de ses protagonistes avec les modes de fonctionnement des réseaux sociaux et la satisfaction narcissique qui découle de ceux-ci. C’est regrettable car il y a tant à faire. L’enjeu est noble et l’impulsion initiale louable. Mais le mouvement avançant, nombre d’entre nous ne nous retrouvons pas dans la manière de faire et de penser. Alors fais ! répondront certains, et ils ont tout à fait raison. Seulement, nous ne sommes pas tous branchés sur le mode du bruit et de la fureur qui semble prévaloir ces jours-ci pour qui veut se faire entendre.

J’ai par ailleurs vu mon lot d’humanité pour me méfier suffisamment de l’indignation systématique, cette « vertu qui se trompe si souvent de cible » comme la désignait Sylvain Tesson. Comment ne pas être sceptique face à cette réduction des phénomènes complexes à une forme manichéenne simple qui écarte de sa réalité tout ce qu’elle ne peut envisager ? Il ne sert pourtant à rien de se prétendre inconditionnellement dans le vrai tant il s’agit là d’une valeur subjective. Il semblerait au contraire qu’on gagne tout à émettre des réserves vis-à-vis de sa propre pensée. Cela parce que prétendre sa vérité universelle nous condamne nécessairement à l’intolérance mais aussi parce que la capacité de remise en question amène une force conséquente à notre action.

« On mesure l’intelligence d’un individu à la quantité d’incertitudes qu’il est capable de supporter. » Emmanuel Kant.

La certitude est autant une aisance de l’esprit qu’un poison pour l’âme. Elle appauvrit notre pensée et dérobe à nos actions la légitimité qui les rendrait crédibles au plus grand nombre et perceptibles comme telles. L’esprit humain et la pensée qui en découle sont deux choses terriblement complexes et on ne saurait mettre tout le monde d’accord. Gardons cela à l’esprit. Si d’aventure le but est d’imposer un mode de pensée ou bien une réalité à quelqu’un qui ne les partage pas, on rentre de ce fait dans la pensée totalitaire et nulle raison alors de se prétendre meilleur que ceux que l’on condamne. Nous serions probablement pires comme nous savons bien de quoi est pavé l’enfer. Lorsque l’on voit certains s’emparer de la tribune (dont la mixité a du mal à être respectée ces jours-ci), et s’accommoder des votes et décisions selon leur humeur, allant jusqu’à condamner le principe de démocratie, j’ai de sérieux doutes quant à leurs motivations profondes. Il m’apparaît ainsi que leurs idéaux n’ont rien d’idéal et leur position d’antifasciste si affichée au demeurant, se révèle en fin de compte être une condamnation d’une forme de violence et d’autoritarisme qu’ils pressentent en eux-mêmes. Peut être se perçoivent-ils comme les acteurs d’une révolution tout à fait inédite ? Le fait est qu’il n’en est rien et que s’en rappeler témoignerait d’un peu d’humilité et de contenance.

« Chaque génération s’imagine être plus intelligente que celle qui la précède et plus sage que celle qui vient après elle. » George Orwell

Ne pas être d’accord avec une manière de faire ou une modalité d’action ne signifie pas nécessairement ne pas partager le constat initial qui motive celle-ci. En l’occurrence, nous sommes très nombreux à être contre la loi ORE et mon indignation quant à ces politiques néo-libérales qui nécrosent toujours plus ce qui fait que cette société en est une, est on ne peut plus conséquente. Elle est d’autant plus grande que j’ai vu des esprits brillants entrer en adéquation avec cette loi lorsque tout ce que celle-ci implique va à l’encontre des valeurs que je leur connais. Mais lorsqu’au sein d’un mouvement ceux-là mêmes qui en appellent à la liberté d’expression font peser sur l’autre une pression latente, cela est non seulement contre productif mais c’est surtout intolérable. La langue de bois que génère dans les débats l’ombre d’un procès d’intention pour toute personne se risquant à offenser un groupe d’individus biaise et stérilise nécessairement l’échange. Se dire antifasciste est une chose mais respecter ce que cela implique nécessite une discipline personnelle autrement plus rigoureuse. Où est passé l’adage « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous puissiez le dire » (que n’a d’ailleurs jamais écrit Voltaire) ? Et par là, j’entends qu’il ne s’agit pas tant de donner une tribune aux propos haineux que de se refuser l’usage des mêmes modes opératoires dont usent leurs auteurs. Cela pour une raison évidente d’éthique. Qu’en est-il de la tolérance et de l’ouverture d’esprit ? L’autre jour, on a entendu dire depuis la bouche de certains que l’on était soit « avec eux ou contre eux ». George W. Bush a prononcé la même phrase en 2001, avec les conséquences que l’on sait.

La binarité ne pourra jamais prétendre à autre chose que ce qu’elle est : une vision tronquée et simpliste des faits. En s’érigeant en juges de l’acceptable et en s’octroyant le droit de condamner systématiquement le reste, certains de ceux qui se pensent et disent les plus radicaux n’ont de cesse de recréer du politiquement correct tout ce qu’il y a de plus tiède. Ce qui a pour effet d’assurer la mort du débat constructif et de stériliser les échanges en dehors du cadre de pensée préétabli. Si le consensus total ne peut exister, l’entente et le respect au sein d’un mouvement doivent pourtant prévaloir, alors soyons certain de lutter véritablement ensemble.

« Le néolibéralisme tente de soumettre des millions d’êtres et veut se défaire de tous ceux qui seraient « de trop ». Mais ces « jetables » se révoltent. Femmes, enfants, vieillards, jeunes, indigènes, écologistes, homosexuels, lesbiennes, séropositifs, travailleurs, et tous ceux qui dérangent l’ordre nouveau, qui s’organisent et qui luttent. »

Sous-commandant insurgé Marcos – Armée zapatiste (EZLN)

Les changements et les réformes sont une chose, il est évident que le système actuel nécessite une refonte, encore faut-il que celle-ci aille dans le sens de l’Homme et non pas du capital comme c’est ici encore une fois le cas. D’autant que s’attaquer à l’éducation en prétextant l’améliorer avec un texte de loi qui implique autant d’effets pervers et néfastes sur le moyen terme est particulièrement pernicieux. Mais le désarroi qui motive cette lettre ne vient pas de là. De ce gouvernement je n’attends rien. Il incarne à mes yeux une bonne partie de ce qui ne va pas sur cette terre et tout ce qui rend cette époque si maussade. Ainsi, il n’y a à ce niveau aucune surprise et une telle réforme était d’ailleurs prédictible. Faut-il laisser faire sous prétexte que le modèle en cours n’était pas le bon ? Non, assurément. Faut-il baisser les bras et laisser passer comme d’autres ailleurs souffrent bien plus que nous et que tout Français demeure, par le fait, chanceux compte tenu de la position de ce pays vis-à-vis du reste du monde ? Non. Cependant, il est bon d’en avoir conscience et de se rappeler que notre lutte vise à conserver les valeurs (le fond donc, pas nécessairement la forme) d’un modèle construit et acquis au prix d’un long combat, et qu’elle constitue en elle-même un privilège. Nous pouvons lutter. Nous en prenons le droit, oui, mais théoriquement du reste, nous le pouvons. Certes, il y a les flics. Certes, il y a les violences. On bouffe de la lacrymo et on a bien compris qu’un CRS sait très bien manier une matraque. Face à cette violence à notre encontre il est humain de se révolter et cela constitue même un devoir, d’autant qu’il n’est pas garanti que se révolter demeure un droit constitutionnel au vu de l’époque en cours. Mais nous devons faire attention à ne pas chercher à jouir de certaines choses qui ne sont qu’une autre facette d’un ensemble que nous condamnons. Ainsi, revendiquer une volonté de mort et de destruction, au-delà de trahir un non sens, ne saurait s’accompagner d’une exigence de tolérance à son égard sans s’engouffrer complètement dans le pathétique. Il ne s’agit pas ici de l’éternel débat du « violent ou non-violent » mais d’un simple principe de cohérence. Un peu de suivi dans ses idées est de mise. L’exaltation d’un « nous voulons tout et nous le voulons maintenant » n’est pas un cri de révolte lancé au libéralisme, il en est la plus parfaite conséquence.

« Vis concilii expers mole ruit sua » (La force sans intelligence s’effondre sous sa propre masse). Horace. Odes 3,4,65

Il faut donc rester vigilant. Lutter est une chose compliquée – c’est un fait – mais rappelons que la conscience ne vaut rien sans discernement. De même, pour être légitime et conserver notre intégrité (et donc notre force), nous devons nous refuser tout privilège découlant de l’application d’un « deux poids, deux mesures ». La réflexion précédant l’action ne saurait en aucun cas être obsolète, de même qu’une décision votée en AG ne saurait être remise en question par des personnes ayant pris part à ce même vote. Il est temps de penser complètement nos actions de manière mature, ce sans quoi nous passerons pour ce que nous finirons par être : des égoïstes agissant à leur gré et selon leur propre passion, pour eux-mêmes, sous couvert d’un idéal personnel mais au détriment des autres. Refusons la réduction de la pensée et refusons toute forme de « bashing » et autre saloperie du genre sur ces infamies que sont les réseaux sociaux, gouffre sans fond du mépris et de ce que l’humain de tous les jours fait de pire. C’est à mes yeux cela la lutte anti-systémique : ne pas nous complaire dans un groupe ni un mode de pensée et accepter que nos idéaux soient remis en question, quand bien même cela devrait nous coûter. En somme, soyons intègres.

« Throughout human history, as our species has faced the frightening, terrorizing fact that we do not know who we are, or where we are going in this ocean of chaos, it has been the authorities — the political, the religious, the educational authorities — who attempted to comfort us by giving us order, rules, regulations, informing — forming in our minds — their view of reality. To think for yourself you must question authority and learn how to put yourself in a state of vulnerable open-mindedness, chaotic, confused vulnerability to inform yourself. » Timothy Leary – How to Operate Your Brain

Chercher à remplacer un système de pensée par un autre est un manque d’ambition. Nous devons nous repenser nous-même et nous montrer capables de générer quelque chose de nouveau, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de soi, ce sans quoi nous ne valons pas mieux que ceux que nous dénonçons et ne saurons nous en démarquer. Et comme le disait Théodore Roosevelt : « Ce n’est pas le critique qui compte. Ce n’est pas l’homme qui montre du doigt comment l’homme fort a trébuché. Tout le mérite appartient à celui qui descend vraiment dans l’arène, le visage couvert de poussière, de sueur et de sang, qui se bat vaillamment, qui échoue encore et encore, parce qu’il n’y a pas d’action sans erreur et sans échec. Le mérite appartient à celui qui toujours s’obstine dans son action, qui sait ce qu’est un grand enthousiasme et qui sait ce qu’est un grand dévouement, qui s’investit dans une grande cause, celui qui, dans le meilleur des cas, finira par connaître le triomphe d’une grande réalisation. Et qui, au pire, s’il échoue, au moins échouera en combattant avec grandeur, si bien que sa place ne sera jamais parmi ces âmes froides et cruelles qui ne connaissent ni victoire, ni défaite. »

Je ne doute pas qu’il y ait une énergie assez conséquente et positive pour faire cela. Il ne s’agit donc pas d’un appel au compromis mais à celui de la rigueur personnelle afin de lutter de manière viable contre les corps disciplinaires qui nous étouffent et nous dictent une marche que l’on ne saurait accepter. Nous agissons ensemble et dans la perspective du commun, mais il demeure indispensable de penser par soi-même. Il en va de notre salut, voilà ce que je pense.

« CEUX QUI LUTTENT SONT CEUX QUI VIVENT » Victor Hugo

Kerouac, la pluie, les mots et l’éternel.

22 février 2026
Kerouac, la pluie, les mots et l’éternel.

« Vents puissants qui font craquer les branches de novembre ! – et l’éclatant soleil calme, indemne des furies de la terre, abandonnant la terre à l’obscurité, et à la folle mélancolie, et à la nuit, pendant que les hommes frissonnent dans leurs manteaux et se pressent de rentrer chez eux. Et puis les lumières de la maison qui brillent au cœur de ces profondeurs désolées. Il y a les étoiles pourtant ! Très haut et étincelantes dans le firmament spirituel. Nous marcherons dans les vents turbulents, jubilant à l’abri de tous ces enveloppements de nous-mêmes, à la recherche de la soudaine intelligence souriante de l’humanité sous ces beautés abyssales. A présent, la furie rugissante de minuit et les craquements de nos gonds et de nos fenêtres, à présent l’hiver, à présent la compréhension de la terre et de notre existence sur elle: ce drame des énigmes et des profondeurs redoublées et des chagrins et des joies graves, ces affaires humaines dans l’immensité élémentaire du monde battu par les vents. »

Jack Kerouac, « Journaux de bord 1947 -1954 », Gallimard, collection L’infini.

De ce dimanche nantais pluvieux et dénué d’espoir, semble-t-il, on dirait bien que l’on puisse finalement tirer quelque chose. Je suis surpris au lever de prendre conscience qu’aujourd’hui marque le 95e anniversaire de Jack Kerouac. Alors, à la pluie et la grisaille je viens finalement rétorquer par l’extraction d’un livre de ma bibliothèque de cet homme qui au-delà d’avoir marqué ma vie, l’a à coup sûr transformée. Transformée, car il l’a enchanté en y apportant un regard singulier sur le passé. Si comme des milliers de personnes j’ai découvert Kerouac avec Sur la route alors que j’y étais moi-même à ce moment-là, ce n’est pas tant la frénésie des kilomètres et l’amour de l’excès qui m’ont enthousiasmé que le sentiment de pureté qui émane de ces phrases sans fin. S’ils sont plusieurs auteurs à opérer cette magie sur ma personne, c’est bel et bien Jack Kerouac qui détient cette faculté de me parler de façon aussi immédiate.

Me voilà donc à ouvrir les journaux de bord de Jean Louis Lebris de Kerouac -dit Jack- dans cet appartement de bois que je chéris davantage encore les jours de pluie lorsque le front de la basilique s’accommode d’un crachat morne et tranquille à la monotonie abrasive. Et quoi de mieux pour contrer cela qu’un vinyle, un thé brulant et un livre? Au revers de la page ouverte, je tombe derechef sur le passage rédigé plus haut. Je me dis alors que si j’aime souvent chérir pareil ouvrage de manière quelque peu égoïste, en en faisant résonner l’écho des mots écho au fond de ma personne, l’anniversaire de l’auteur défunt justifie ici le partage. M’a ensuite saisie l’envie d’écrire quelques mots moi-même, ne le faisant que trop peu depuis bien longtemps, la majorité de mes tentatives ayant finies au fond d’une corbeille, virtuelle ou non. Alors pour une fois, sans viser la satisfaction, j’essaierai seulement d’écrire puis de partager sans autres motifs que le plaisir pour m’en justifier.

Le processus de créativité est toujours un jeu d’équilibre : si le mental vient à l’emporter alors ce qui émergera sera dénué de valeur et d’intérêt. À la manière du funambule, n’est valable que l’action qui provient de l’instinct et de laquelle découle le pas prochain. L’esprit, lui, est rallié pour l’après : ajouter une virgule ici, en enlever une là, reformuler parfois, effacer souvent. Et si je formule ici ceci, c’est autant par la peur de la chute, laquelle projetterait tout ceci au fond d’un dossier quelconque, que par admiration et étonnement envers Kerouac justement. Il nous livre dans ses carnets (initialement non destinés à la publication, mais nous violons bien souvent l’antre intime des écrivains et artistes de manière posthume, semble-t-il), ses propres angoisses, ses propres envies, ses propres doutes et surtout les quantités de travail journalier hallucinantes, sorte d’acharnement productif majoritairement voué à l’oubli dans le seul but de déceler ce qui sera bon, les bonnes pages, l’enchainement qui a du sens, afin de « finir par atteindre une simplicité et une beauté qui ne pourront plus être niées -une simplicité, une moralité et une beauté, un véritable lyrisme. » Et si l’auteur s’y entend bien, c’est cette honnêteté qui habite son œuvre qui me séduit, et au-delà, l’honnêteté du cœur de l’homme qui émerge et que l’on devine à travers ces lignes. Tous ses ressentis, sa sensibilité et son désespoir divin face à l’entièreté de l’existence, lequel prend tour à tour la forme de l’extase, de l’exaltation et celui de l’angoisse, du vertige et de la tristesse. Kerouac était de ces hommes dont l’amour qu’ils portent à la vie semble pouvoir les faire sauter d’un pont.

Voilà ce que je voulais dire aujourd’hui dans un monologue intérieur que j’ai tenté de matérialiser. À l’heure où l’esprit ne connaît pas plus d’entrain que la météo au-dehors, où je le vois sans cesse m’embarquer au cœur des souvenirs lointains, soumettant le présent à une multitude de questionnements, c’est bel et bien d’un livre écrit par une plume aussi sensible et sincère que celle de Kerouac que viendra le salut, afin de m’extraire du noir de mes pensées. Et pour toute chose qui aux ténèbres amène la lumière, je dis merci.

Jack Kerouac se demandait « I hope it is true that a man can die and yet not only live in others but give them life and not only life but that great consciousness of life. » My answer is yes, it is.

Marcher sur les toits du monde, une péripétie Népalaise.

22 février 2026
Marcher sur les toits du monde, une péripétie Népalaise.

Ce fut une marche éprouvante et intense avec des paysages extrêmement changeants et pour le moins surprenants. Marcher les pourtours des Annapurna durant la mousson amène nécessairement son lot de challenges et de surprises, mais permet de pénétrer certains paysages préservés et privilégiés (mais pas que, comme au nord se développent des villages accordés au diapason touristique). L’approche du pays se fait ainsi par ses contrées et populations les plus rurales.

Après trois jours de marche d’approche depuis Pokhara vers le Nord-Est et ayant trouvé un guide à Sikles en la personne de Hom, nous nous sommes engagés dans une traversée transversale de six jours sud-est nord-est particulièrement intense. Il s’agit d’un itinéraire rarement emprunté si ce n’est par les bergers de yaks et quelques locaux à certaines périodes de l’année. La pluie, le brouillard et l’humidité constante nous ont accompagné depuis la jungle dense jusqu’aux sommets pierreux froids et austères. Paysages saisissants par leur gigantisme et leurs variations, avec un je ne sais quoi tolkienien. Ce fut une épreuve d’endurance tant sur le plan physique que psychologique comme ces six jours là ne nous ont laissé aucun répit. Nous marchions la journée durant, livrant une bataille sans fin contre les sangsues, abattant jusqu’à 2000m de dénivelé positif en un jour puis demeurions dans des abris de berger le soir, parfois un simple rocher nous protégeant tant bien que mal de la pluie. Nous séchions alors bon gré mal gré aux abords de feux de bois asphyxiants comme pratiqués en espace clos, tout en observant Hom préparer le Dhal Bat hebdomadaire avec lenteur et application. Nous avons conclu cette partie du trek par un franchissement de torrent plutôt épique suivi de celui d’un col à 5600 mètres. A cette altitude où chaque pas compte pour plusieurs et où l’on cherche son souffle non sans difficulté, le capitaine Achab et ses mille pages de vengeance obsessionnelle pesèrent alors bien lourd sur l’échine. L’atteinte du sommet fut extatique.

Nous avons ensuite continué une dizaine de jours, seuls cette fois, avec des dénivelés positifs et négatifs qui nous ont malmenés comme il faut. S’en suit un autre franchissement de col à Thorang La Pass culminant à 5400 mètres, attaqué de nuit et fini sous la neige. Le manque d’oxygène m’a joué des tours et force est d’admettre que pour dépasser ce col-ci il m’a fallu en faire de même de mes limites. Tout cela s’est conclu par un enchaînement de trois jours de plus de dix heures de marche effective chacun, avec de drôles d’aléas d’itinéraires dus aux intempéries (avez vous déjà vu un tracteur sombrer dans l’eau sous vos yeux?!). Après quoi deux ultimes journées durant lesquelles le dénivelé nous a pris par surprise (s’il est recommandable de ne jamais s’avouer vaincu, il semblerait que se penser vainqueur avant l’arrivée réserve plus douloureuses désillusions encore).Une fois atteints l’asphalte et le retour à la civilisation, nos ultimes roupies nous ont conduits jusqu’à Pokhara à bord d’un bus, quelque 21 jours après l’avoir quittée. Nous sommes arrivés sous une pluie tropicale, fatigués mais heureux avec des paysages, des odeurs et des sourires plein la tête.

Le Népal est un très beau pays qui trouve sa particularité dans ce qu’il a de changeant en termes de paysages. De la jungle luxuriante aux steppes arides soufflées par les vents constants et des déserts de roches (la région de Mustang, limitrophe du Tibet, est incroyable) jusqu’aux forêts de pins abondants, on a parfois le sentiment de traverser plusieurs pays en une seule journée. Photos à venir lors de mon retour (la connexion locale ne permet pas de telles excentricités).

Les Népalais sont majoritairement doux et bienveillants et leurs vie est teintée de spiritualité et de respect sans ne jamais tomber dans le mystique ni le dogmatique. Ils entretiennent une sorte de fatalisme propre aux peuples qui vivent dans l’acceptation plutôt que la lutte, tout en faisant preuve d’une témérité et d’une force d’esprit et de corps des plus ardentes. J’aurai bien des histoires pour illustrer le propos, mais cela sera pour une autre fois. Plusieurs religions se côtoient ici sans que cela constitue un problème idéologique ni une entrave à la liberté d’autrui. On se repose quelques jours dans la chaleur humide et écrasante de Pokhara avant de repartir marcher. On a d’ores et déjà repéré quelques treks sur les hauteurs montagneuses, alors comme ils disent ici « kegarne », ce qui signifie « que faire? » et qui est en fin de compte la seule question qui vaille.

Je suis d’ailleurs et je me bats pour le vivant seulement.

22 février 2026
Je suis d’ailleurs et je me bats pour le vivant seulement.

11 Mars 2016.

Encore une nuit, où je devrais dormir, où la fatigue vient m’envahir et je sais que ma place est dans mon lit. Et pourtant. Encore le besoin viscéral de dire quelque chose, de me démener avec les mots pour faire trépasser les maux, en espérant repartir me coucher l’esprit plus en paix. Un peu seulement, car les mots s’ils sont un soulagement, ne peuvent remplacer l’action. Ils sont un début, jamais une fin. Va savoir.

Ce qui me surprend et me comble toujours, c’est la richesse et la diversité, jusque dans l’infime et même le quotidien.

Je suis d’ailleurs, toujours et tout le temps. Pourtant, je me sens terriblement terrien. De cette terre je retire toutes mes joies et de ce qu’elle subit, sinon toutes, du moins mes plus grandes peines. Oh oui, il y a bien tous ces gens qui riront en dénonçant le grandiloquent. Ces gens-là on s’en fout. Que sont-ils après tout, pour toujours asséner leur opinion de manière si tristement cynique? Non vraiment, peu importe. Ce soir je vais me coucher après avoir visionné un magnifique documentaire sur la planète terre, avec sur ma table de chevet un livre écrit par un esprit inspiré. La voilà la richesse. Le voilà le sens. Il est drôle l’homme urbain qui n’a de cesse de rire et de disqualifier qui s’exalte devant la beauté du monde vivant, le même qui cherche en vain un remède à son propre malaise quand il pourrait se consoler auprès des grandes forêts. De la terre, nous pouvons tirer toutes les réponses et toute la sagesse qui nous sont nécessaires pour vivre. Bientôt survivre. Je suis souvent habité par des pensées néfastes et c’est bel et bien dans la nature qu’elles s’annulent. C’est en son sein que je me sens tout petit et devenir si grand, c’est en son sein que j’abandonne le superflu, me déleste de ce que je n’aime pas chez moi, ce qui me retient d’être ce que je suis. Je suis pacifiste du cœur seulement, mon esprit, lui, est en lutte bien trop souvent, aux prises avec l’ignorance qui dit ce monde fini. Il ne l’est pas. Sinon quoi ? Les cendres et les ordinateurs ne suffiront jamais.

Je pars et je partirai toujours. La terre est grande, ses beautés et la misère également. Il me faut être à l’épicentre si je veux contempler et agir avec dignité. Ce n’est ni pour moi, ni pour l’autre, ni pour une idée encore moins pour un idéal. C’est parce que c’est ce qui a du sens à mes yeux. Point. Nul besoin de compliquer une chose qui n’a pas à l’être. Oh ne t’y trompe pas, j’aime la terre comme j’aime aussi parfois le vertige de l’oubli. Mais la terre mère, elle, sans artifice aucun m’offre la plus belle transcendance qui soit : l’Instant.

Rien n’est limité, je trouve dans la lecture, le voyage, la musique, les lieux sacrés et les relations spontanées un plaisir dont il semble éclore des solutions. C’est un carburant pour l’âme qui me rend reconnaissant d’être vivant car il me rappelle que j’ai un choix, que toujours de manière fondamentale, je jouis du libre arbitre. Nous sommes humains, battons-nous contre le désenchantement du monde. Avant qu’il ne soit trop tard et que tout ce qui nous prend aux tripes et inscrit sur nous un sourire du cœur au visage ne meurt et se dissolve dans les entrailles de l’oubli. L’horreur est là et fait partie de l’humanité, c’est vrai. Cependant, il en va de même pour la beauté et se battre pour elle me semble valoir la peine. Bien plus, du moins, que de se lever sans questions pour perpétuer une vie qui nous apparaît comme une simple fatalité. Non. Il nous faut vivre notre vie avec tout son sens, nous battre contre la tristesse statique du désarroi. Limiter les choses dans leurs formes et leurs effets est un pêché dont nous payerons toujours les frais.

Laissons à l’avenir la joie de se révéler petit à petit. La poésie peut sauver le monde, voilà ce que je me répète souvent à la manière d’un mantra tibétain, quand juché sur mon perchoir, j’aperçois le désespoir pointer son nez. Utopistes debout ! J’ai tout un tas de maîtres à penser et j’adore ça, qu’on se le dise. Un livre renferme la promesse de connaissance et de conscience. Un approfondissement du monde ou encore une échappatoire à celui-ci.

Je suis d’ailleurs. Je rencontre, je m’attache, je vis puis je repars. J’entrouvre, je regarde et je vois. Je ne supporte pas de blesser, mais il semblerait qu’ainsi nous soyons faits. Je repars. Je pars et je repars. L’art de la fuite ou bien l’appétit de l’ailleurs ? Mais si moi aussi je suis insatiable, comment pourrais-je me prétendre en dehors de la folie des hommes ? Moi qui n’aime pas les frontières, me voilà à la limite. Je viens, je vis puis je repars c’est vrai. Peut-être qu’un jour, au détour d’un bonheur, un peu plus longtemps qu’ailleurs, quelque part j’accepterai de m’asseoir.

Je suis né pour partir et je pars pour renaître.

Tribulations le long du Melong.

22 février 2026
Tribulations le long du Melong.

Quelque part au Vietnam, Octobre 2015.

J’écris ces mots depuis un bus de nuit au milieu du Vietnam et la version longue serait probablement trop longue de toute façon, alors on va le tenter comme ça. Après deux ultimes mois australiens passés entre le Queensland et la Tasmanie, j’ai renvoyé toutes mes affaires en France, embarqué le minimum dans un petit sac et me suis envolé pour le Cambodge. J’y ai rejoint ma sœur Alizée à Phnom Penh, la capitale, où l’on a visité un bout de ville ainsi que les Killing Fields et la prison S21 du régime khmer rouge. La version la plus light de le dire serait que ça n’encourage pas à la lecture de Marx… Regarder l’horreur du génocide khmer dans les yeux glace le sang au sens strict du terme et nous permet d’entreprendre le voyage avec la juste mesure de ce que le peuple cambodgien a vécu.

Après ça, c’est pas mal de noms et de kilomètres qui défilent avec leur quota d’anecdotes. Prends le bus jusqu’à Battambang, rends-toi à Siem Réap en bateau, lequel marche plutôt bien entre deux pannes. L’arrivée est un soulagement comme on n’est pas passé loin du naufrage au milieu du Tonlé Sap. Ceci étant dit, le fait de n’avoir su qu’après coup que le lac est une sorte de réservoir à serpent, il faut reconnaître que ça a aidé pas mal de monde à bord, à commencer par Alizée. Ensuite, trois jours à visiter Angkor Wat où nous ne sommes que touristes parmi les touristes c’est un fait. Mais le plus grand édifice religieux du monde, composé de plus de 1000 temples et qui semble s’étendre sans fin, ça fait quelque chose. Entre tuk -tuk et bicyclette on a réussi à en voir un bon bout et contempler le lever de soleil depuis Bayan Wat, où il y avait seulement quatre personnes en dehors de nous, était un très beau moment. Après quoi, Kompong Cham puis le Mudolkiri où l’on a fait un trek dans la jungle, y avons dormi et nous sommes baigné avec des éléphants retraités. Les pachydermes asiatiques sont des bêtes sereines et majestueuses, sensiblement différentes de leurs congénères africains, mais comme eux bien trop souvent abusés par l’homme qui a décidément du mal à partager ces qualités-là. Retour à Phnom Penh où l’on se sépare et je me dirige pour ma part à Kampot au Sud-Ouest, où j’arrive en beaucoup plus de temps que prévu (règle d’or dans le coin: ne prévois rien et adapte-toi à tout). J’y reste une bonne semaine tant le mode de vie y est tranquille et la vie peu chère, mais quand je m’aperçois qu’une racine a poussée je me rends au bureau des bus, prends un ticket pour Saigon, passe une ultime fois au bookshop récupérer livres et poivre puis dis au revoir au Cambodge, à son rythme et à ses habitants dont le sourire est effectivement éternel.

La journée du lendemain fut dictée par les changements de bus, les coups de tampon sur le passeport, l’attente, les postes de douanes et autre hall de gare… J’arrive tard à Saigon et après une nuit dans ce qui doit être le dortoir le plus rudimentaire de la ville, je me rends le matin venu au muséum de la guerre. C’est un fait avéré, l’homme ne souffre aucune limite lorsqu’il s’agit de bousiller ses semblables de la manière la plus brutale et abjecte qui soit, à plus forte raison quand il n’y en a pas. Tu as beau gravir les paliers, à chaque étage tu descends un peu plus aux enfers. Je sors de là franchement mal et les 36° ambiants n’aident pas. Le lendemain je prends un bus jusque Nha Trang (prononcé Nha Chang) et par mécanique de cause à effet, je me retrouve à trinquer avec des expats’ le soir venu depuis le toit d’un building puis, en train de passer ma licence de plongée avec l’un d’eux le surlendemain. C’est un de ces moments dans la vie où tu sais que tu viens de pénétrer dans un nouvel univers et que ça change la donne. Que ça change ta vie en somme. Je tombe accroc immédiatement et je n’attends qu’une chose c’est de pouvoir recommencer. Trois jours et six plongées plus tard, les exams théoriques passés, je monte dans un bus de nuit avec ma licence en poche, direction Hoi Han où j’arrive 12h plus tard dans un état précaire. Visite de la vieille ville qui est magnifique et correspond à l’idée que l’on se fait du Vietnam ancien, offrant une vision plus authentique du pays que les villes balnéaires ultras touristiques de la côte est. Je tiens debout grâce à une multitude de cafés vietnamien plus noirs que la nuit, cette dernière une fois venue, étant percée de milliers de lanternes, transformant le lieu à la manière d’un Miyazaki. Je reste un long moment à contempler le tout. Après ça, encore 7h de bus le lendemain et je suis à Hue où je visite la citadelle impériale, jusqu’à ce que la chaleur ait raison de moi et que je me retrouve de nouveau dans un bus pour les 16h à venir jusque Hanoi… Je me suis planté dans ma manière d’aborder le Vietnam. Ayant passé la frontière sur un coup de tête et soucieux du budget je n’ai eu qu’un visa de 15 jours et j’ai eu beau courir sans relâche, je dois quitter le pays dans trois jours et vais donc manquer la plus belle et intéressante partie du pays, celle que je voulais le plus visiter de surcroît: le nord. Il faudra donc remédier à ça un jour venu.

Si je devais résumer, je dirais que c’est un enchaînement de villes à l’aspect souvent chaotiques, de villages, de bruit, d’hyperactivité grouillante, de mouvement, d’énergie, de nourriture (partout et tout le temps ; mon métabolisme est probablement constitué de nouilles et de riz à l’heure qu’il est) de scooters, d’encens, de temples, d’odeurs diverses et variées, d’humidité, de chaleur, de fils électriques, de marchés grouillants, de brume, de dédales, de ruelles, de vie, de toilettes/douches aléatoires, de visages marqués par les guerres ou les sourires (parfois les deux et c’est bien là que réside la force de ces peuples) d’un certain temps passé à mimer des trucs pour se faire comprendre avec plus ou moins de succès, de bus, de pannes moteurs, de pluies tropicales, de rizières, de cette manière qu’ont les gens ici de ne pas s’en faire ainsi que cette tendance naturelle qu’ils ont à l’improvisation. Enfin, la rue demeure l’épicentre du vivre ensemble et c’est là ce qui fait toute la différence.

Évidemment, il y a aussi les autres aspects, comprenant la surpopulation, la pollution parfois extrême (j’invite n’importe quel climatosceptique -pathologie lourde s’il en est- à venir faire un tour dans le coin; une journée suffira), le chaos ambiant, la manière dont sont traités les animaux (mais ce n’est pas nécessairement différent de partout ailleurs au demeurant; voilà une discrimination sur laquelle la planète entière semble s’accorder), ainsi que les régimes politiques peu enclins à la démocratie (on pense notamment à la junte militaire birmane, au gouvernement cambodgien constitué d’anciens Khmers rouges, au régime communiste vietnamien écrasant ses citoyens de propagande, à celui du Laos où il est franchement peu recommandé de l’ouvrir, à l’Islam intransigeant de la Malaisie, à la Chine qui est l’une des plus grande mascarade au monde, camouflant une dictature agressive et répressive derrière une économie ultra libérale, etc.) Cependant, c’est bel et bien le sentiment de vie et d’énergie qui prévaut dans cette partie du monde, à l’histoire intense et au mode de vie radicalement différent de celui de l’occident, ce qui en fait un voyage très enrichissant.

Tarkine in Motion [Tasmanie, 2015]

22 février 2026
Tarkine in Motion [Tasmanie, 2015]

Il y a deux ans de cela, je posais pour la première fois le pied sur le sol Australien, l’esprit habité par l’envie de voyage et mon sac vissé sur le dos. J’entrepris mes tribulations sur les terres Australes avec la ferme intention d’explorer le plus possible du continent mythique, en laissant mes plans changer au gré des vents, de la géographie et de tout autre facteur inhérent au voyage. À un certain moment de mon périple, que je poursuivais majoritairement en stop, la Tasmanie est apparue de manière fortuite, point d’intrigue sur ma carte routière qui n’en finissait plus de se noircir de notes et d’itinéraires. Lors de mon arrivée en décembre 2013, j’envisageais consacrer trois mois à la Tasmanie, le temps pensais-je, de découvrir l’île, ses monts et vallées, ses rivières et ses lacs, ainsi bien sûr que ses habitants. Quatorze mois plus tard je ne suis las de rien et il me semble que le départ à venir dans vingt-quatre heures vient abréger une période qui devrait perdurer pour que je puisse affirmer avoir abordé la Tasmanie de manière “profonde”, en en traversant tous les paysages géographiques comme humains. Il m’apparaît désormais évident qu’il nécessiterait pour cela encore beaucoup de temps, comme à chaque fois que je me rends dans un endroit inédit sur l’île j’ai l’impression d’en découvrir une nouvelle facette, un nouvel aspect, et ce lieu si spécial de par le monde n’en finit pas de me surprendre.

Qu’on se le dise, la Tasmanie est un joyau. Un concentré de beauté qui émerge de la diversité de ses paysages, du caractère impulsif de son climat, de sa vie sauvage et de sa population globale qui demeure restreinte, ce qui a pour effet d’octroyer à ses 500 000 habitants les luxes suprêmes de l’espace, du temps, de la beauté et du silence. Après ces quatorze mois passés à vivre, travailler, marcher et vadrouiller sur l’île, j’ai pu laisser s’infuser en moi son esprit et ses habitudes, ses mentalités et son histoire. Rapidement une notion m’est apparue comme omniprésente, entêtante même. Une notion qui ici ne nous quitte jamais complètement, un débat de fond prêt a jaillir sur les lèvres de presque tout un chacun. Il s’agit du rapport qu’entretient l’habitant avec l’île, la vision qu’il en a et de la position qui en découle vis-à-vis de l’écologie. C’est ici que le bras de fer commence. Tout individu ayant conscience de la richesse que représente cet endroit en tant que tel, de la sensibilité extrême de son écosystème et de la nécessité primordiale de sa conservation vient rapidement se heurter à une vision plus froide, qui tend à envisager le principal potentiel de l’île par ses ressources exploitables. On parle alors d’argent, de jobs et de développement, se disant de ce côté-ci que plus on pourra exploiter, s’étendre, conquérir, gagner du terrain et générer de l’activité en transformant la beauté en dollars, plus on sera vivant, libre témoin de sa réussite. Les esprits et mentalités s’en trouvent polarisés et c’est souvent de manière radicale, nerveuse et passionnée qu’ils viennent se heurter, l’incompréhension du point de vue adverse entrainant frustration, révolte et colère des deux côtés. Le gouffre qui fracture l’île est une affaire de conscience. Hors, en pareil endroit comme ailleurs, il s’avère difficile de supporter les assauts constants et répétés de l’homme envers la nature, lorsque l’on sait qu’aucun billet de banque ne remplacera jamais l’oxygène produit par une forêt primaire, sinon sa beauté. Quand la nature en question se révèle d’une richesse comme celle dont il est ici débat, on atteint rapidement un état d’incompréhension et de désarroi tel face à sa destruction, que ce dernier cède bientôt la place à la colère. Une colère viscérale et grandissante. Le problème, s’il est mondial, semble ici plus vibrant et palpable dû à la taille de l’île et à son passif d’exploitations forestières et minières. Le tout générant une tension statique, quasi taboue et souvent confuse. Pour amener les bonnes réponses à un problème, il nous faut poser les bonnes questions, chose que les politiques locaux ont une forte tendance à éviter dans l’exercice médiatique.

De manière générale, lorsque l’on se positionne du côté du monde naturel, il est monnaie courante de se heurter à des discours agressifs, arrogants et régressifs, à des catégorisations rapides et malhonnêtes, réactions témoignant du malaise généralisé dans lequel s’inscrit l’humanité. En pareilles circonstances, si l’on veut avancer avec crédibilité, il demeure nécessaire de ne pas répondre par la violence, la haine ou le nihilisme, comme ce sont là des notions faibles et destructrices, générées par l’émotif et desquelles on ne peut rien tirer de constructif. En revanche, la rage et la colère, lorsqu’usées de la bonne manière et tournées à bon escient, se révèlent être un terreau fertile duquel peuvent germer bien des idées. Mieux encore, l’indignation peut être tournée en acte créatif en opposant les arts à la destruction. Il va sans dire que par le biais de ces derniers on ne changera pas nécessairement la mentalité des individus à qui l’on vient se confronter, comme il semble délicat d’imaginer un esprit resté froid à la beauté du monde se montrer soudain réceptif aux Arts que celle-ci peut engendrer. L’expression artistique a cela de bien qu’elle permet de communiquer sur un endroit particulier, en en délivrant une forme évocatrice brute au reste du monde. En ce cas, la richesse et la pluridisciplinarité des arts entrepris seront déterminantes pour reconstituer avec puissance et fidélité l’abondance du lieu lui-même. Si la réaction est une faiblesse, l’action demeure une force, ce pourquoi face au processus de destruction, celui de création semble être une réponse pertinente et appropriée.

C’est ce à quoi s’est employé un groupe de personnes il y a deux mois de cela, en s’immergeant dans la Tarkine suite à l’initiative de Dan Broun, sous le couvert et l’organisation de la Bob Brown Foundation. L’idée était simple, l’application pratique autrement plus complexe : réunir soixante-dix artistes, parmi lesquels peintres, photographes, cinéastes, dessinateurs, danseurs, acteurs, écrivains et musiciens, ainsi que dix volontaire pour coordonner l’ensemble. Le tout dans l’idée de capturer au travers les cinq sens la vie de la Tarkine, sa géographie et son atmosphère. Le but étant de s’imprégner du lieu, puis de transformer et d’exprimer le tout d’une manière propice au partage.

L’action a débuté le Jeudi 4 avril, week-end de Pâques ; nous étions divisés en deux groupes principaux basés respectivement à Corinna et Arthur River, sur la côte ouest. Avec cela, des groupes d’artistes plus restreints étaient disséminés ça et là tout au travers de la Tarkine, ainsi que des marcheurs en mouvement et enfin, quelques autres solitaires, tous explorant, découvrant, prenant des notes, des photos, peignant, jouant de leurs instruments, dansant… L’idée étant de couvrir le maximum d’espaces différents afin de restituer de la manière la plus fidèle possible la richesse de la Tarkine. Car elle est le théâtre d’un éclectisme naturel et géographique rare et surprenant, accueillant une faune et une flore riches et variées, perpétuellement changeantes. Si l’on visite une aire particulière de la Tarkine, elle n’en devient que plus singulière au fur et à mesure que l’on élargit notre champ d’action. De forêt primaire humide aux odeurs enivrantes, on passe tout à coup sur les berges de rivières sans fin ou encore au jetant sur la côte nord-ouest Tasmanienne, dont la ligne océanique se constitue tantôt de roches, de bush ou encore de dunes à perte de vue, qui transforment soudainement la marche, la rendant plus lente, plus introspective, plus mentale. Les vents y sont violents, les vagues viennent s’écraser en continu sur les roches, le sable s’y soulève brusquement, le tout constituant l’opéra des éléments qui s’y confrontent avec force et constance. Une zone de cette richesse, qui condense autant de vie en son sein, constitue un tel poids dans la balance biologique des choses qu’elle ne devrait jamais pouvoir être envisagée autrement qu’en zone naturelle protégée, fermée aux exploitations de tous types. Endommager cette forêt primaire gigantesque n’est rien de moins qu’un acte criminel et suicidaire, qui ne saurait être justifié d’aucune manière, et ce peu importe le nombre de billets verts que l’on pourrait en tirer. Et pour cause ! Dans le monde réel – à savoir celui où l’on se rappelle que l’on vit sur Terre et par la Terre – envisager déforestations, exploitations minières, développement de tourisme de masse ou encore ouverture des pistes aux 4×4 en pareil endroit, revient à se tirer une balle dans le pied après en avoir tiré une en plein cœur de la beauté. Cela équivaut à un échec, un vrai, un sale, un de ceux dont l’amertume demeure une fois que c’est trop tard.

Mais certaines personnes ne sont sensibles devant un arbre que lorsque ce dernier a été transformé en meuble et semblent faire peu de cas du fait d’abattre une forêt millénaire, parcelle après parcelle. Tant que cela génère de l’activité, du travail, fait marcher l’économie (de manière théorique du moins, car un rapide coup d’œil au chiffre d’affaire de l’activité forestière Tasmanienne révèlera qu’elle est poursuivie à perte), et montre que l’on est un État actif et vivant. Mais comment peut-on se penser et se prétendre plus vivant lorsque l’on vit sur le fait de tuer et détruire ? Il ne s’agit pas d’une bataille épique du bien contre le mal, ce sont là deux notions trop vagues et subjectives de toute façon, puisque la plupart des personnes, armées des meilleures comme des pires intentions sont persuadées de faire ce qu’il y a de plus approprié pour vivre ou survivre. Mais lorsque la vision du monde qu’adopte un individu se révèle trop étroite, restreignant la situation globale au point de ne pouvoir l’envisager autrement que par scènes isolées, c’est toute la définition des notions de “logique” et de “nécessité” qui s’en trouvent changées. Il semble alors légitime de penser que pour de pareils esprits, ne pouvant comprendre ou accepter que le monde soit régi selon les lois de l’interdépendance, quelques centaines de jobs suffit à justifier le fait d’écraser la moitié d’une forêt primaire. Ce genre de comportement néo-libéral qui ne recule devant rien tant qu’il se trouve un profit économique potentiel, découle d’un état de conscience trop faible vis à vis de l’inscription de l’humanité dans son environnement naturel. Ce même environnement dont elle dépend et à l’égard duquel elle doit se montrer attentive pour perdurer. Car il y a bien pire que le chômage dans la liste malheureusement trop longue des misères humaines, et comprendre que cette liste ne fait que s’agrandir lorsque l’on méprise son environnement initial, celui qui nous a vu naître, nous permet de vivre et nous verra mourir, est indispensable à la prospérité et à l’équilibre de l’espèce. Envisager l’écologie comme étant secondaire et anecdotique aux activités humaines, une distraction bonne pour les rêveurs idéalistes seulement, à laquelle les gens sérieux ne peuvent pas se permettre de consacrer de temps, est non seulement une erreur mais elle trahit aussi l’impertinence généralisée d’esprits élevés selon une échelle de valeurs et de priorités faussée. Nous sommes des organismes biologiques vivants, tout notre corps répond à une multitude de règles qui constitue un équilibre complexe; il en va de même pour la planète Terre. Il est capital de comprendre que défendre un lieu naturel mis à mal sous le joug d’industries insatiables n’est pas défendre une idée politique ou poétique à dix-mille lieues de la réalité du monde dans lequel on vit ; c’est défendre le monde lui-même, et nous avec. Nous emportons tout dans notre chute, vidant la planète de ses merveilles, déjà affairés que nous sommes à leur trouver des substituts de fortune. Mais toute chose visant à remplacer ce qui est vital n’est autre qu’un subterfuge destiné à la survie. Ainsi, nous nous enlisons dans la tristesse d’un monde mourant et prétendons malgré tout que l’on ne mourra pas avec. Mettons-nous d’accord et épargnons nous l’offense de la bêtise : si le monde meurt, nous mourrons avec. Point. Et quand bien même ce n’eût pas été le cas, il faudrait négliger gravement sa descendance pour penser que ce pût être souhaitable. C’est le genre de mal qui trahit une froideur de cœur qu’aucun billet de banque ne pourra jamais combler, qu’aucun pouvoir ne pourra jamais compenser. On parle sans cesse de richesses en ayant l’air d’oublier que le monde en est rempli, il ne tient qu’à nous de savoir en jouir en état de conscience, avec parcimonie. De la sorte, nous nous maintiendrions en dehors d’un état d’avidité. Avidité nous vouant à la frustration et qui ne saurait être comblée par un matérialisme exacerbé. Au contraire, au 21ème siècle il devient évident que le matérialisme s’avère être la mauvaise réponse à un problème qu’il ne fait que perpétuellement renforcer. Un cercle vicieux dont il est difficile de déterminer le commencement mais pour lequel il est aisé de visualiser une fin, comme l’on avance chaque jour un peu plus rapidement à sa rencontre. Discours alarmiste ? Absolument. Et il aurait fallu entendre la sonnette d’alarme plus tôt, comme ce qui est perdu est perdu à jamais et nous rapproche constamment de notre propre extinction. Nous ne pouvons en aucun cas nous prétendre indépendants du monde que l’on habite et dont nous nous sommes auto-proclamés maîtres. Faut-il qu’en trônant en haut de la prétendue pyramide des espèces, l’on supprime toutes les autres pour se rendre compte que l’édifice nous emportera également dans sa chute ? Il y a quelque chose de terrible dans la manière dont depuis des milliers d’années, l’homme a travaillé à se maintenir dans un rapport de force vis-à-vis de la nature, la craignant plutôt que l’épousant, de sorte que toute occasion de s’en éloigner et de la rejeter en bloc est souvent qualifiée d’ “évolution“ ou de “progrès”. Il ne s’agit pas de tout plaquer et de retourner vivre dans la jungle, mais de ne pas perdre de vue ce qui nous permet de vivre sur cette planète.

Lorsque l’on regarde l’état du monde, on prend conscience de la grandeur et de la décadence de l’Homme, et toutes deux sont vertigineuses. La fin est une notion si abstraite qu’elle demeure difficile à envisager, mais vous pouvez néanmoins en caresser l’idée si vous marchez au cœur d’une coupe de forêt primaire, d’une mine à ciel ouvert où le sol a été violé en long, en large et en travers, dans une zone industrielle pétrochimique si polluée qu’il est difficile d’y distinguer le jour de la nuit, si vous faites face a une décharge à ciel-ouvert, ou encore si vous contemplez une marée noire inonder de désespoir côtes et océans… La liste est longue et jamais exhaustive alors je m’arrête ici. Le fait est que devant de tels paysages de désolation, confrontés à de telles réalités générées par notre espèce, une mauvaise foi accablante est requise pour ne pas reconnaitre les vices de la convoitise et du manque de contrôle auxquels nous faisons face. Ce ne sont pas des idées mystiques, des choses auxquelles on décide de croire ou non, ce sont des faits. C’est en cours et c’est une machine qui ne s’arrête pas. En revanche ce sont des faits que l’on décide de voir ou pas, et pour ce faire, il faut être enclin à questionner son état de pensée et sa manière de vivre, avec ce que cela engendre nécessairement de conséquences et de répercussions; mais tout risque entrainant un mouvement important de l’esprit devrait être considéré comme un risque à prendre.

C’est pour toutes ces raisons et pour toutes les autres que ce genre d’événement prend place. Si on fait seulement deux pas en arrière, nous nous rendons compte d’à quel point cela fait sens, combien c’est nécessaire, non anecdotique et non vain. Cela fait une différence car les gens tendent à préserver ce qu’ils aiment et comprennent, hors, comment aimer un endroit dont on ne sait rien et qui a pourtant tant à offrir ? J’aime cette idée que quelqu’un qui n’a jamais vu la Tarkine de ses propres yeux puisse l’observer à travers le regard, les travaux et l’émerveillement d’autrui. Tout cela pour réaliser à quel point ce lieu est une entité à part entière qui, s’il est détruit, engage irrémédiablement notre destruction à valeur égale et trahit notre échec en tant qu’espèce. Il n’est pas hypothétique d’aimer un lieu sauvage, comme la beauté qui réside dans le monde naturel est pure et que les maux humains semblent s’y apaiser quelque peu. Cela remet chaque chose à sa place et nous rend libre d’avancer. J’ai tendance à penser que l’on peut aisément mesurer l’aptitude au bonheur d’un individu en proportion au temps qu’il passe dans la nature.

En Tasmanie, la question métaphysique du bruit que fait ou non l’arbre lorsqu’il tombe et qu’il ne se trouve personne pour l’entendre s’annule d’elle-même. Pareille circonstance y est impossible. Ici, lorsqu’un arbre s’écroule, il y a toujours des milliers d’êtres vivants pour l’entendre et pour que cela perdure, il faut cesser d’y faire s’effondrer les forêts.