Qu’est-ce que la géographie ?
20 février 2026
Aujourd'hui j'ai envie de vous proposer une définition courte mais concrète de cette discipline qui est la mienne et que j’aime tant, ainsi qu’un rapide retour sur son histoire et certaines de ses caractéristiques les plus importantes.
Souvent, on me demande ce qu'est la géographie à proprement parler et en quoi elle consiste. C'est vrai que cette discipline a la particularité d'être en même temps pratiquée de façon « naturelle » et presque inconsciente par tout un chacun dans son quotidien – c'est ce qu'on appelle les savoirs géographiques, j’y reviendrai – et de constituer aussi un ensemble de « sciences géographiques » à part entière, lesquelles consistent à savoir penser l'espace. Une autre façon de le dire est qu’en même temps que tout le monde a vaguement une idée de ce qu’est la géographie, sa pratique et ses champs d’application demeurent, eux, assez abstraits et flous pour beaucoup. Pourtant, ils sont aujourd’hui particulièrement adéquats pour appréhender les problématiques diverses et variées auxquelles nous faisons face. Alors, comment définit-on ces sciences et les pratique-t-on, et surtout, en quoi sont-elles utiles et nécessaires ?
Personnellement, j’embrasse la définition qu’en donne le géographe français Christophe Grenier qui, en partant d’une interprétation étymologique du terme, la décrit comme « une science qui étudie, à travers l’analyse de leur localisation, les graphies – ou empreintes — que divers acteurs – populations, sociétés, États, etc. — tracent sur la Terre, Géo. En produisant, organisant et aménageant l’espace à diverses échelles, ces acteurs transforment les écosystèmes, constituent leurs environnements et construisent ainsi leurs géographies, qui agissent en retour sur le fonctionnement et l’histoire des acteurs qui les créent. (Grenier, 2019 : 60).
La spécificité de l’approche de cette discipline réside dans l’analyse spatiale qui « pose la question du ‘où ?’, à partir de laquelle elle déroule une longue série de questionnements sociospatiaux » qui ont pour but d’expliquer les « configurations récurrentes [de l’espace], les processus de leur mise en place et de leur évolution » (Bavoux, 2009 : 158). Cette science des interactions spatiales applique ainsi « le principe de F. Hegel selon lequel la principale propriété d’une chose est ses rapports avec les autres choses » et fait « l’hypothèse que les caractères d’un lieu et de l’activité humaine qui s’y déroule dépendent, au moins partiellement, de sa situation dans l’espace, parce que celle-ci, loin d’être neutre, exerce ses influences, distribue ses faveurs et impose ses contraintes, voire ses interdits » (ibid. : 159) (Dacquet, 2022 : 3).
Avant même d’être une science à proprement parler, la géographie consiste avant tout en des savoirs ancestraux et communs à l’ensemble de l’humanité. Ils sont communs, car de tout temps et partout sur la Terre, les humains se sont abrités, ont produit leur alimentation et se sont déplacés. Ces savoirs sont donc basés sur la connaissance et la compréhension de l’environnement et informent un « genre de vie », c’est-à-dire l’ensemble des éléments matériels qui assurent l’existence d’une population, que l’on peut également définir comme un « assemblage de techniques ». Chaque population possède son propre savoir géographique, lequel est vital et précis, particulièrement pour les peuples de chasseurs-cueilleurs (pour les sociétés sédentarisées également, mais de manière différente). C’est notamment ce qui explique que le temps et l’espace se mesurent de manière variable d’un peuple à l’autre.
Il existe deux types de savoirs géographiques : fondamentaux et stratégiques. Les premiers sont partagés par toute la population et relatifs à l’entretien de l’existence d’un groupe humain sur son territoire. Ils sont donc très liés au milieu. Les seconds constituent un savoir réservé à certaines personnes et des groupes sociaux spécifiques, et confèrent un pouvoir à leurs détenteurs. Ils concernent tout ce qui est lié à la guerre, l’économie et la politique. Aujourd’hui, ces savoirs géographiques ont tendance à s’uniformiser et à dépérir (cf. : érosion de la diversité culturelle).
D’un point de vue historique, en Europe, l’émergence d’une géographie scientifique remonte à l’antiquité grecque (qui, de façon générale, sont considérés comme les fondateurs des sciences théoriques). Si Hérodote est le premier géographe « de terrain » connu et le plus emblématique, c’est à Ératosthène que l’on doit le terme de géographie, qu’il utilise pour décrire le monde conquis par Alexandre. Il est le premier à avoir mesuré la circonférence du globe.
C’est à cette époque que la science géographique se scinde en trois approches scientifiques distinctes, lesquelles demeurent fondamentales dans la discipline à ce jour – et constituent souvent des champs de spécialisation, ce pour quoi nous parlons désormais généralement de « sciences géographiques » au pluriel. Ces approches sont :
1) L’observation, la description et le recensement de faits géographiques, ce qui a une finalité géopolitique. C’est-à-dire qu’il s’agit d’un savoir géographique stratégique qui mène à une analyse de situation.
2) La mesure et la localisation par position qui résulte en la cartographie et permet de définir des zonalités.
3) L’étude des relations entre les sociétés et leurs environnements (que l’on désigne par le vocable « milieu ») : comment elles les modifient et comment ceux-ci agissent-ils sur elles en retour. C’est-à-dire leurs interactions entre une société et son environnement. C’est ce à quoi nous référons lorsque l’on parle d’analyse du milieu géographique.
En plus de cela, trois idées dominent la géographie grecque et traversent l’histoire de la discipline : l’harmonie de la nature, la considération de la Terre comme totalité et demeure des humains (écoumène) ; l’influence de l’environnement sur l’espèce humaine et les sociétés ; et enfin l’action des sociétés sur l’environnement. La comparaison des lieux et régions selon leurs positions et situations respectives est donc au cœur de l’analyse géographique.
Cette discipline a depuis évolué à maintes reprises, notamment au Moyen Âge, même si, à cette époque, il serait plus juste de parler de « dévolution », comme on entre alors dans une période d’obscurantisme due à la main mise de la religion sur les intérêts géographiques, et assistons du même coup à une simplification à l’extrême de la carte du monde. Paradoxalement, les croisades permettront cependant une plus grande connaissance géographique.
D’un point de vue épistémologique, la géographie va surtout changer à partir du XVe siècle, au gré des voyages d’exploration et des grandes « découvertes » d’autres continents par les Européens, puis au cours des « Lumières » au XVIIIe siècle. Je ne vais pas ici en donner le détail, mais ce sont des périodes qui attestent de grands changements de paradigmes, en particulier au sein des sociétés occidentales dans lesquelles la corrélation entre modernité, science et « progrès » va avoir une influence majeure sur le développement de la géographie en tant que science.2
Aujourd’hui, il existe deux grandes branches de la géographie : celle dite « physique », qui se concentre uniquement sur les milieux naturels et les analyse à des échelles de temps qui dépassent très largement l’existence de l’humanité (géomorphologie, géologie etc.) ; et celle dite « humaine » (géographie culturelle et sociale, géopolitique etc.) qui porte sur ces fameuses interactions entre les humains et leurs « milieux ».
Au vu de ce qui a été dit, on comprend que ces sciences géographiques aident à questionner notre rapport à l’espace, à l’altérité, à la nature et donc à l’univers et à nous-mêmes. La géographie humaine en particulier me semble pertinente, sinon nécessaire, afin de réfléchir à nos crises et à la façon d’en sortir. Si, on l’aura compris, par essence tout est nécessairement géographique, en tant que prisme par lequel explorer notre rapport au monde et notre situation dans le cosmos, elle est une science sensible au service du vivant.
Je suis convaincu qu’elle constitue ainsi une modalité d’approche et de compréhension des phénomènes qui ne se limite pas au visible et englobe en réalité un champ autrement plus vaste. De fait, elle est une science d’exploration, mais à mes yeux, aussi d’introspection. Dès lors, la géographie me semble propice à guérir nos liens meurtris et abimés par des centaines d'années de mise à distance du vivant par notre arrogance anthropocentrique, de même que les maux qui en découlent. Elle est simultanément savoir-faire et « faire savoir », porteuse d’une sagesse née de l’expérience et de la compréhension de ce que l’on est et de ce qui nous fait et nous porte.
© Benjamin Dacquet
Beaucoup des éléments mentionnés ici proviennent de prise de notes du cours de Christophe Grenier sur l’épistologie de la géographie, donné en troisième année de premier cycle à l’Université de Nantes.
Source photo : http://flavorofsandiego.com/carte-historique-du-monde.html
Bibliographie
BAVOUX, Jean-Jacques (2009) La géographie, Paris, Armand Colin.
DACQUET, Benjamin (2022) Des territoires dans le territoire : portrait géohistorique de l’implantation des réserves autochtones au Québec. Mémoire de maitrise, Université Laval.
GRENIER, Christophe (2019) De la géographie de la mondialisation à la mondialisation géographique. Annales de géographie, vol.726, n°2, 58‑80.


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